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Full text of "Lettres à Alexis : histoire sentimentale d'une pensée"

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LETTRES A ALEXIS 



OEUVRES DE MÉCISLAS GOLBERG 



Immoralité de la Science (Giard et Brière, 1895). 
Vers l'Amour, éd. Albert Wolff, épuisé. 
Lazare le Ressuscité, éd. Albert Wolff, 1901. 
Parmi les sources, — 1901. 

Pu vis de Chavannes, — 1901. 

Cahiers de Mécislas Golberg, 1900- 1904 (12 numéros). 
Le Trimard, 1896, épuisé. 

Deux Poètes : Régnier et Moréas, éditions de la 
Plume, 1904. 



MÉGISLAS GOLBERG 



Lettres à Alexis 



HISTOIRE SENTIMENTALE D"UNE PENSÉE 




PARIS 

Editions de « La Plume » 

BIBLIOTHÈQUE DU PARTHÉNON 

54, RUE DES ÉCOLES 
MDCCCCIV 




Les Lettres a Alexis de Mécislas Golberg font partie de 
la collection dite Bibliothèque du Parthénon, composée 
de 12 ouvrages des meilleurs écrivains contemporains. 



33 

ne 



JUSTIFICATION DU TIRAGE 



Ce volume a été tiré à 633 exemplaires, tous numérotés, dont 
un sur parchemin, trois sur vieux Japon à la forme, six sur 
Chine, vingt-trois sur Japon Impérial, trois cents sur papier 
de luxe {dont cent hors commerce) et trois cents sur papier 
ordinaire. 



Tous droits de reproduction et de traduction réservés pour tous 
pays, y compris le Danemark, les Pays-Bas, la Suède et la Norvège. 



Félix qui potuit rerum cognoscere causas, 

Atque met us omnes et inexorabile fatum 

Subjecit pedibus, strepitumque Acherontis avari ! 

Fortunatus et ille deos qui novit agrestes, 

Panaque, Sylvanumque senem, Nymphasque sorores! 

Virgile, Géorgiques, liv. II, v. 490. 

Mon opinion est qu'il se fault presler à autruy, et ne 
se donner qu'à soy même. 

Montaigne, Essais. 



DE LA SAGESSE 



DE LA SAGESSE 



Cher ami, 

Te rappelles-tu nos soirées d'hiver, ces samedis de 
la rue Rollin, de l'Académie Rollin, comme tu disais 
en riant? Là, parmi des rires et des plaisanteries, 
dans l'intimité, quelques idées sont écloses. Nous 
parlions de choses simples, et souvent, cependant, 
nous avons gravi très haut le mont spirituel, très haut, 
jusqu'au vertige. 

Parmi ceux qui sont venus et que nous avons bien 
choisis, tu apparaissais rarement. La pensée, sous 
cette forme, te fatiguait. La sagesse avait été souvent 
ingrate pour toi, te rappelles-tu? 

Or, tu as senti sincèrement beaucoup de vérités et 



14 LETTRES A ALEXIS 

tuas voulu comprendre. La sagesse t'a interdit pour- 
tant de l'aborder ! Pourquoi? 

Je crois, ami, que deux choses empêchent d'aimer 
l'esprit : la sensualité déplacée et la vanité d'être 
suffisant dans la petite vie. 

Sublimes sont les hommes, les amants admirables 
qui continuent et procréent la race. Leur front, que 
la pensée illumine rarement, a l'éclat immortel de 
la matière. Leur regard caresse la chair. Leurs gestes 
ont la ligne sacrée de la fécondité matérielle. Petit, 
certes, est l'homme qui mène une existence égoïste 
et sans éclat. 

Il existe de ces hommes qui vivent pour faire 
le nombre; pour donner par leur seule présence 
plus d'expression aux formes. Ainsi, dans un parti 
politique, qui n'a pas rencontré des hommes mé- 
diocres et si braves ! Ils vivent dans la coulisse, loin 
des passions ; ils admettent les données acquises. 
Tout en créant leur propre vie, ils se chargent 
de ces aimables et si difficiles besognes dont les 
semeurs d'énergie ne peuvent prendre la respon- 
sabilité. Que d'humbles professeurs, érudits cher- 
cheurs, des Bergeret sans philosophie cultivent les 
lettres, en grattant sur le papier des idées peu folles, 
bien banales et bien équilibrées î Partout où s'exerce 



DE LA SAGESSE 15 

l'activité humaine, on trouve de ces êtres bonasses, 
qui comme des ombres continuent la forme et per- 
mettent aux timides de s'approcher d'elle. 

Mais à côté de ces admirables médiocres, de ces 
dieux de la simplicité, il existe des êtres grimaçants 
et insuffisants, de ces amants qui ont dépensé et la 
beauté et la chair, de ces hommes, sans souffle créa- 
teur, qui pour donner de l'éclat à leur âme grise font 
naître des confusions et répandent des erreurs. Ceux- 
là ne sont jamais à leur place. Ils deviennent des 
amants meurtriers ; ils tuent leurs enfants ; ils dé- 
forment les flancs des mères. 

Incapables de subir la précision rigoureuse que 
réclament les vérités acquises, ils déforment leur mé- 
diocrité divine en la parant d'efforts stériles et sous 
prétexte de l'esprit. Leur vanité les approche des 
héros, et ils défigurent ce qui devrait être sacré dans 
l'humanité. Cependant, il est sublime d'être soi-même ! 

Les hommes purs sont toujours amis ! Un amant 
au front bas, un penseur banal et un solitaire de 
l'esprit ne se maudiront jamais l'un l'autre. Seuls des 
bâtards des formes immortelles de l'humanité, des 
amants insuffisants, des impuissants voulant créer, 
des médiocres désirant inventer, brisent et souillent 
les expressions pures. 



16 LETTRES A ALEXIS 

Ami, la pureté est l'unique vertu de l'homme! Sa- 
voir vivre, savoir mourir, savoir ne pas commettre 
le mensonge intime envers soi-même est la plus belle 
des vertus. Si, au contraire, on confond les formes, 
même avec les meilleures intentions, on diminue ce 
qu'on croit aimer. Ainsi, dans la vie de l'esprit, et 
c'est elle qui m'intéresse en ce moment, il y a des 
côtés sombres. Platon autrefois a chanté la sagesse. 
Son Banquet est une admirable harmonie spirituell 
où toutes les beautés sont amicales. Mais notre sa- 
gesse a déjà un caractère plus grave. Elle n'est pas 
née près de la mer d'émeraude. Le soleil qui 1 a 
fécondée a plus de dureté. Elle est faite aussi de 
plus de vie et de plus de mort. La nôtre, cher ami, a 
vu s'écrouler Athéné et se dessécher le jardin des 
Oliviers. Les foules qui ont apporté leur sang sont 
aussi plus variées. Nous avons dans nos regards le 
feu de nombreuses races et des pays les plus divers. 
Notre tâche aussi est plus dure ! L'homme est devenu 
si complexe. Le langage même dont il use prête aux 
confusions, et souvent la forme et ce qu'elle contient 
n'ont rien de commun. Aussi notre sagesse a plus de 
gravité et plus de mélancolie. Oui ! nous compre- 
nons la Parque, nous comprenons le pardon ! mais 
tout en admettant ces fatalités, nous savons que la 



DE LA SAGESSE 



17 



fécondité spirituelle vient de la pureté et que. pour 
l'acquérir, il faut beaucoup de solitude, beaucoup 
de flétrissures ! Platon a pu sourire sans tristesse ! 
Mais nous sommes obligés de lutter contre nous- 
mêmes et contre les imprécisions plus que lui. Notre 
vie est plus solitaire et plus courte. Elle est souvent 
tragique. 

« O sublime penseur d'Athènes, regarde! Ent'ado- 
« rant et quoique la lumière nous illumine, nous 
« sommes obligés de chanter l'élégie. De notre mé- 
« lancolie vient notre sagesse. Ne ris pas de nous, tu 
<( ignores tout ce que nous avons vu! La sagesse 
« tragique, la sagesse bienveillante et mélancolique, 
« voici notre existence ! Vous aimiez hommes et 
« femmes. Vous saviez n'amoindrir aucune de vos 
« forces. Nous comprenons toutes les formes, mais 
« nous sommes obligés, pour atteindre les cimes. 
« de jeter beaucoup de lest, car ces cimes sont plus 
« hautes. Aujourd'hui l'esprit est sorti de la vie. Et 
o il y rentrera à condition que nous puissions ne vivre 
« qu'en lui. Oui voudrait continuer l'immortelle 
« œuvre, doit la connaître et marcher droit, en arra- 
« chant de son cœur ce qui est contre cet intime rap- 
« prochement. Et ceci est bien digne d'une larme ! » 

Ami, que de fois s'approche-t-on vers les choses de 

2. 



18 LETTRES A ALEXIS 

l'esprit par ennui, par vanité. Celui-ci veut faire une 
doctrine, un autre a le désir de se publier, un troi- 
sième de s'amuser quelques heures en cérébrant pour 
avoir le vertige. 

Pauvres gens! Certes, en s'introduisant parmi ceux 
qui pensent, ils stérilisent beaucoup d'efforts et tuent 
de précieuses énergies. Mais eux-mêmes aussi, en 
jetant leurs regards curieux dans la fournaise de 
l'âme, brûlent leurs propres yeux. 

Or, il est si facile d'être grand ! Il suffit de com- 
prendre le peu de vie qu'on a et de la bien distribuer. 
Pourquoi ces troubles cruels, ces cuisantes souf- 
frances, ces effrois malsains? Il suffit, ami, de 
prendre son parti et de vivre dignement. Agir tou- 
jours le mieux pour ne rien regretter. Ne pas créer 
mal si on peut bien écouter. Ne pas venir chez les 
simples d'esprit, en leur apportant les passions de 
ceux qui croient autrement. 

La vie est ouverte! Les portes sont grandes. On 
peut passer sans se heurter à rien si Ton vit sincè- 
rement. Mais les passions, déplacées et déformées, 
des vanités, de maladives amitiés, de faux enthou- 
siasmes tuent les hommes. Il faut les éviter. Venir 
troubler la paix de la pensée, aller jeter la vérité 
sage parmi les folles fêtes, obliger la raison de men- 



DE LA SAGESSE !* 

tir, est-ce là la destinée de l'homme ? Ne vaut-il pas 
mieux disparaître ou bien se restreindre à une vie 
moins spirituelle, mais plus juste? La pensée n'est 
pas plus vertueuse qu'autre chose, car au-dessus de 
la pensée il y a l'Esprit ! Et sa loi est que tout soit 
conforme à sa propre vérité. Les moines de l'esprit, 
les manieurs de foules, les créateurs d'hommes, de 
passions, de biens, même les médiocres, même les 
saint Jean si doux et qui aiment, sans comprendre, 
tout cela vaut mieux que la désolante imprécision. 
L'égalité domine le monde! Et la seule injustice est 
la confusion. Toute la volonté, toutes les souffrances, 
l'énergie même de l'homme doivent tendre à saisir la 
forme pure à laquelle il se destine. Flibustier, finan- 
cier, écrivain, charpentier, mâle, sportsman ou pen- 
seur valent autant, si leur énergie est pure ! Mais 
l'amant qui philosophe, le philosophe dont 1 ame est 
faussée, le sportsman par dépit, le financier par or- 
gueil, le charpentier par hasard portent ombrage et 
à eux et à la vie. Voici, ami, quelques vérités que j'ai 
voulu te dire aujourd'hui. La vie grande est simple ! 
Ses souffrances et ses joies sont naturelles et ne di- 
minuent pas. Elle est sereine parce qu'elle est de 
substance immortelle. Elle doit être mélancolique 
parce qu'elle vient de l'homme et que l'homme périt. 



20 LETTRES A ALEXIS 

Mais, pour y arriver, il faut veiller à deux grandes 
erreurs, à la sensualité déformée et à l'énergie dépra- 
vée qui devient vanité. 
A toi, très amicalement. 



Paris, 6 janvier 1902. 



DE L'AMITIÉ 



II 



DE L'AMITIE 



Ne crois pas, cher ami, que les inquiétudes spiri- 
tuelles tiennent à une morale dogmatique, à un prin- 
cipe quasi religieux, à ce enfin que les philosophes 
appellent la recherche de la vérité. 

Au moment où la personnalité humaine saisit réel- 
lement sa fonction bien exacte, il faut que des con- 
clusions affluent, que des pressentiments s'enche- 
vêtrent avec des idées claires, que le doute chevauche 
à côté de la certitude, que toute l'orgie cérébrale 
s'abatte sur l'homme. 

Et alors, dans ce moment qui paraît lointain et 
silencieux, on s'abandonne à soi-même, dans un 
endroit bien solitaire, afin de pouvoir comprendre, 



24 LETTRES A ALEXIS 

que dis-je! entrevoir quelques signes de l'âme, noyés 
dans des confusions sans nombre et dans d'immenses 
tristesses. 

Il y a dans la vie pure de l'esprit des moments plus 
graves et plus terribles que ceux auxquels songent 
les moines égarés dans leurs cellules. Ceux-là 
peuvent encore compter sur une belle fiction, sur 
une réalité qui plane amicalement au-dessus des 
cœurs désolés et apporte dans les plis de son 
manteau d'azur la rédemption. Mais où trouver cette 
joie finale et l'arrêt nécessaire et une porte de par- 
don, lorsqu'on n'a devant soi qu'un peu de lumière 
et beaucoup de solitude ? 

Crois-moi, que si les grands maîtres de l'esprit 
sont obligés, pour accomplir leur tâche, de renier 
toute grâce humaine, les hommes qui vivent dans la 
chimère de leur propre pureté ont la destinée plus 
cruelle. 

Parfois égarés par leur rêve, ils succombent par la 
moindre faiblesse, entraînés par un plaisir momen- 
tané, par une flatterie, par une révolte. 

D'autres fois, tel un Dante, un Villon, un Byron, 
un Bruno Bauer ou un Nietzsche, ils traînent leur 
malédiction à travers le monde et ils ricanent trop 
souvent. 



DE L AMITIE 25 

Car l'esprit pur, celui qui ne compte que sur la vi- 
sion juste de la vérité en ce qu'elle a de clairet d'obs- 
cur, ne peut s'égarer dans le mélodrame et racheter 
l'ennui fatal par quelque violence. 

On sait qu'on ne peut rien renier : ni femme, ni 
homme, ni or, ni pauvreté ! Et cependant il faut 
avoir la certitude que tout cela est bien peu de 
chose! 

Le malheur, la femme aimée, l'ami, la fortune et 
l'indigence sont de beaux sujets pour l'âme. 

Il faut savoir aussi que l'esprit pur qui sait, c'est-à- 
dire celui qui cherche toujours, doitdonner beaucoup ; 
mais que ni hommes ni femmes ne lui apporteront rien 
qui soit conforme à sa propre valeur — valeur en- 
tière et sans division. En effet, il n'est point pour 
eux la chair vivante, un être complet qu'on ne peut 
perfectionner, mais il est comme le temple qu'on 
évite souvent et où parfois on se repose. 

Socrate, entouré de ses disciples, sentit sa pauvreté 
solitaire et, malgré la candeur de son âme, il fut 
obligé de forger un mensonge contre lui-même — le 
suicide ! Et il l'accomplit pour s'attacher quelques 
amitiés, car sans cela sa pensée était trop calme et 
les braves gens ne concevaient point sa portée, tout 
en se nourrissant d'elle. 



26 LETTRES A ALEXIS 

Crois, ami, que le juste vieillard aurait fui pour 
devenir un exilé s'il n avait pas vu Phèdre, Platon, 
Alcibiade le bénir et l'aimer à cause du mélodrame 
de la mort qui leur a montré la grandeur et l'amour 
de la vie. 

Ces cœurs simples ne se sont émus qu'à cause de 
la mort de Socrate — la mort qui ne fut que sa grosse 
caisse à lui pour s'attacher des hommes et des cœurs. 

Ainsi la vie spirituelle devenue esprit pur, c"est-à- 
dire une simple précision, veut l'homme tellement 
lointain que, si ce dernier ne crée point autour de lui 
une légende de martyr comme Socrate, une légende 
de richesse prodigue comme Vinci, ou une légende 
de terreur comme Michel- Ange, cette vie devient 
trop terne, trop solitaire et est vouée à l'oubli. 

Mais que faire, ami, si à l'heure actuelle on se sent 
déjà incapable de ces doux mensonges ? 

Crois-tu que l'homme pensif qui vivrait calme et 
qui expirerait un jour près d'une rivière vive ne trou- 
verait point son Phèdre et son Platon ? Il le faut, te 
dis-je? Ou alors les moments de l'esprit deviendront 
si pénibles, l'âme livrée à sa propre grandeur se sen- 
tira tellement semblable aux sphères silencieuses qui 
roulent au-dessus de nous, qu'elle finira par se résor- 
ber elle-même et mourra enfermée, sans parole, sans 



DE L AMITIE 27 

sourire, sans regard, comme le fakir touché par le 
Bienheureux. 

Or, cela serait horrible et injuste. Il faut que l'es- 
prit, dégagé même du mystère divin, devenu simple 
par sa hauteur tragique et si universelle, trouve des 
motifs d'action. Il faut que la grande joie spiri- 
tuelle soit faite de l'ensemble d'actions justes et pré- 
cises. 

Et puisque aucun amour n'est possible au delà de 
la limite, il faut que le sourire de Manon et la gran- 
deur de la Vénus de Milo et que toi, ô Alexis, pauvre 
sensuel, victime continuelle ou de ta vanité ou de ta 
défaillance, vous réapparaissiez comme immortels 
quand même — à cause de la vérité que je cueille en 
vous. 

Quant aux larmes et aux faiblesses, il ne sied pas 
aux mortels de les sortir de l'ombre intime. Ainsi 
garde ta sagesse, si restreinte qu'elle soit. Je l'appel- 
lerai toujours amitié, puisque c'est à cause d'elle que 
parfois tu viens vers moi. 

Hôpital de la Pillé, 
Paris, 16 février 1902. 



DE LA SOLITUDE 



III 



DE LA SOLITUDE 



On cherche souvent la solitude par 
inquiétude ; et ceux qui sont accou- 
tumés au fracas ne sauraient s'accou- 
tumer à la retraite. 

Fénelon, Dialogues des Morts. 



Cependant, cher Alexis, il y a d'âpres et farouches 
joies dans la solitude. 

Mais, pour que l'heure silencieuse soit douce, il faut 
l'abandonner à elle-même. 

La solitude ! Les uns la peuplent d'images de haine 
et de colère. 

D'autres la parent d'arabesques de leurs pen- 
sées troublées ou de leurs appétits. La luxure, 



32 LETTRES A ALEXIS 

l'ennui, la langueur, la souffrance, même la grande 
joie aiment le silence, qui réconforte les uns, permet 
aux autres de continuer l'existence, rend la jouis- 
sance plus égoïste et la douleur plus profonde. 

La sensualité sous toutes ses formes trouve dans 
la solitude une amie merveilleuse. 

Je crois aussi connaître ta solitude à toi, aimable 
ami. 

Ton exquise sensibilité est facilement froissée par 
les choses et les foules. Tu les quittes pour demeurer 
un instant seul avec un rêve, un sanglot et un soupir. 

Tu te nourris alors de toi-même. Ta propre sub- 
stance t'alimente et te réconforte. 

Parfois tu nous abandonnes, ami ingrat, pour 
t'affirmer mieux. Jaloux de toi-même, tu crains que 
nous ne nous emparions de quelque partie intime de 
toi ou bien que nous ne changions contre ton gré un 
peu de ton âme. 

L'ombre alors se repose sur tes yeux... Tes regards 
s'attachent à l'infini. Tu nous échappes. Ton âme, 
que les combats charment, se glorifie et se particu- 
larise. Tu deviens plus sévère et plus fort. L'enclos 
que tu bâtis pour ton cœur te donne le geste plus 
hautain, et tu peux, grâce à lui, dire des mots qui 
nous dépassent et que tu comprends. 



DE LA SOLITUDE 3$ 

Cette attitude est celle des combattants, des mys- 
tiques et des héros. 

Il existe pourtant une autre solitude, plus simple, 
la solitude sans sanglots, sans rides, une solitude 
enfin qui ne purifie rien et qui n'abandonne aucune 
chose. 

C'est la solitude qui est propre à certaines pierres, 
aux dieux qui dominent les éléments, à la lumière et 
à la pensée. 

Regarde la sobre Vénus de Milo et la Victoire de 
Samothrace. 

Seule sur la poupe, la Victoire s'envole. Elle 
s'élève plus haut que les cimes ; elle part vers la béa- 
titude... 

Arrachée à la fatalité, elle s'en va solitaire, parce 
que sa route est longue et pénible. 

Le sculpteur adore en elle l'esprit qui, devenu son 
unique maître, va agir et restera seul... 

Contemple la Vénus ! Sans ailes, légèrement pen- 
chée, elle se détache de tout ce qui l'entoure. Elle ne 
fuit rien, elle ne va nulle part, elle n'a rien à déli- 
vrer, rien à conquérir, rien à comprendre. 

La pensée — toute pensée viole. Vénus n'a pas de 
pensées. Aucune ombre ne l'éloigné de la foule. Son 
geste n'a rien de ce qui sépare des choses. 

3 



34 LETTRES A ALEXIS 

Et pourtant elle est seule, irrémédiablement, parce 
que la beauté qu'elle exprime a besoin d'elle-même. 
La solitude de Vénus s'appellera orgueil, insuffisance, 
froideur. Et pourtant elle ne sera que la solitude qui 
convient à la perfection, à ce qui est accompli, à 
l'admirable passivité. 

La pensée, la lutte, la passion et la création ne 
peuvent habiter la chair merveilleuse. 

L'intelligence est le corollaire de la douleur. 

L'être accompli ignore ce qui devient, qui se ride 
et qui trouble... 

... Et ce Sphinx qui contemple le désert? 

Compare-le avec le Moïse de Michel-Ange. 

Ne vois-tu pas chez le premier la solitude fatale, 
normale et sans tourments, la solitude qui convient 
au sourire de la bête de l'univers? Moïse, au contraire, 
songe, attend, prie et maudit. Il pense aux erreurs 
possibles, aux vérités à réaliser. Il a tant à accomplir. 
Il veut changer les destinées. 

Regarde aussi l'extatique saint Jean qu'illumine 
une vision et la calme Joconde dont les yeux ne s'arrê- 
teront plus sur rien. Pauvre saint Jean ! Il a traversé 
la nuit et il aperçoit la lumière. 

Il a erré et il sait. Il espère et il bénit. 
Bienheureuse Joconde ! Elle a tout vu ; elle a tout 



DE LA SOLITUDE 35 

compris. Elle ne désire plus ni éviter le malheur, ni 
chercher le bonheur, car son âme a conquis la soli- 
tude. 

Vous autres, énergies morales, âmes pleines de 
tempérament, barbares au cœur qui se réveille à 
peine, ou bien vestiges d'autrefois que le temps a las- 
sés, vous ne saurez vivre en pure contemplation 
sansvouloir corriger ou bousculer Tordre des choses. 

Vos heures silencieuses sont bavardes. La beauté 
que vous désirez a toujours des éclats, des ardeurs, 
des feux, des plis. 

Mais l'heure silencieuse, Tunique et aussi longue 
que Téternité — l'heure qui enveloppe l'homme, qui 
l'isole sans violence — cette heure vous l'ignorez. 

Cependant c'est l'heure nécessaire à la pensée qui 
déjà a conquis le sang et le rend fraternel à l'es- 
prit. 

Car alors on déploie beaucoup d'énergie, on vit 
dans les rires, dans les larmes, parmi toutes sortes 
d'agitations et on sent que tout cela est soumis à la 
loi et que ceux qui déchiffrent la première lettre de 
l'ordonnance de la vie ne seront pas troublés par ces 
agitations... 

A ce moment, on aime sans passion, on pense sans 
penser, on agit sans agir. Et, quand la pensée 



36 LETTRES A ALEXIS 

trahit, la passion brûle, Faction trompe, on sourit 
car on est si étranger à tout cela qu'on peut subir 
des mésaventures. 

La sagesse — toute sagesse mène vers la cime où 
il n'y a rien sauf... les hauteurs. 

L'homme d'état qui sait ne plus subir son tempé- 
rament, mais qui fait semblant de mener les événe- 
ments en se soumettant à eux; l'amant qui ne refuse 
aucune amabilité à sa maîtresse, mais qui ne demande 
à la passion aucune récompense ; le penseur devenu 
l'humble artisan de l'esprit, tous ceux enfin qui sont 
déjà en harmonie avec la vie, acquièrent l'immense 
solitude qui ne leur pèse pas, mais qui revêt de mé- 
lancolie toute action. 

Et voilà l'œuvre accomplie ! On ne veut plus dis- 
cerner. On est prêt à mourir chaque jour, à revivre 
tout instant. On peut devenir, selon la loi des choses, 
ceci ou cela, ou rien, parce que tout portera la trace 
ineffable des choses accomplies. La loi qui ordonne 
se manifestera partout. L'homme ira sans crainte, 
n'importe où, n'importe comment, car il sait que le 
jour où tout sera dit, il disparaîtra d'une façon ou 
d'une autre. 

C'est cette vie qui vous mène, vous autres, sans que 
vous le sachiez. Ce sont ces énergies finies, délermi- 



DE LA SOLITUDE 37 

n tes, froides parce qu'elles sont profondes que vous 
maudissez, vous, avec vos cœurs passionnés, vos cer- 
veaux pleins d'invention et votre âme vouée au dédain. 
Et cependant vous les subissez toujours, parce que 
sans elles qui n'ont pas de but, vous seriez désorientés 
et livrés au hasard. 

Crois-moi, Alexis, c'est la solitude stérile, l'im- 
mense et fatale solitude de l'accompli qui donne le 
mouvement et le sens à la vie. Autour d'elle, tout se 
coordonne et tout gravite. 

Et cependant cette solitude n'est plus humaine. 
Mais pour avoir tout le silence nécessaire elle ajoute 
à son inutile contemplation ce que, vous, les actifs, 
voudriez avoir sans pouvoir l'atteindre : les respon- 
sabilités. 

Grâce à elles, la solitude s'approfondit encore. 
L'action qu'on déploie atteint son apogée. Et le soli- 
taire, selon le temps, s'enferme dans un couvent sous 
prétexte de se soumettre à Dieu, se jette parmi les 
foules sous prétexte de les mener, brasse l'or en 
criant à la puissance, disperse autour de lui la sym- 
pathie au nom des devoirs illusoires. Et tout cela 
pour rendre la solitude impénétrable et pour la parer 
contre les hasards et contre toutes les barbaries. 

Voici, mon ami, la solitude à laquelle n'échappe 



38 LETTRES A ALEXIS 

aucune sagesse et que toi, si actif, si bon et si géné- 
reux, tu subis, parce quelle te nourrit, quoique tu 
l'appelles égoïste et nuisible. 
Pauvre Alexis ! 



Paris, 10 mars 1902. 



DU BIEN 



IV 



DU BIEN 



Cher ami, 

J'ouvre le Trésor des Humbles de Maeterlinck et je 
cueille dans son « Tragique quotidien » cette phrase, 
pleine de sagacité : « Il s'agirait plutôt de nous faire 
« suivre les pas hésitants et douloureux d'un être qui 
a s'approche ou s'éloigne de la vérité, de la beauté 
« ou de son Dieu. » 

C'est l'unique tragédie réelle de l'âme. On se 
cherche, on hésite, on n'ose et on souffre. La créature 
humaine est devenue si complexe, qu'à l'heure 
actuelle toute sa vertu se résume dans la précision. 
Faute d'elle, on s'agite. 

Crois-moi î même ces appels vers l'action qu'on 



42 LETTRES A ALEXIS 

entend chaque jour, ne sont au fond que des cris de 
désespoir et d'angoisse. 

Il y a d'horribles grimaces dans la solitude. Il y a 
de fatals mécomptes dans la vie. Tous les grands 
agitateurs cachent, au fond de leur conscience, un 
mausolée. 

Ruskin, si actif toute sa vie, rêvant la beauté 
féconde, était un malheureux qu'on n'a jamais aimé. 
A soixante ans il dit : « Aucune femme ne m'a aimé. » 

Je connais un meneur, fort célèbre et très cultivé , 
dont toute l'ardeur n'est que le correctif de sa naï- 
veté, passionnée et timide. 

Emile Henry était Cendrillon. Nietzsche, à l'au- 
tomne sombre de sa vie, écrit : « On ne m'a jamais 
envoyé de fleurs. » 

Dans ma carrière , j'ai rencontré des hommes 
bavant l'action et la haine. Ils voyaient rouge et vou- 
laient détruire des mondes. Une enfant blonde passa 
et les caressa. Ils se retirèrent de la vie pour s'enfer- 
mer dans la plate joie familiale. 

Oui ! l'action — ce qu'on appelle l'action est la 
faim passionnelle, l'insuffisance d'amour. 

L'an i83o, le plus agité et le plus imprécis, est l'an 
de Manfred, de Don Juan, de Lara. J'ai rencontré, il 
y a plusieurs années, un adolescent aux yeux bleus, 



DU BIEN 4$ 

timide et délicat. D'une vieille famille princière, offi- 
cier d'avenir, il déserta son pays et vint battre misère 
à Paris. Ensuite, il s'engagea au Congo, tua des 
panthères, eut des blessures que lui firent les nègres 
du convoi, passa en Chine, alla au Transvaal. 

Un jour, il fit connaissance dune fille insipide qui 
l'aima. 

Aujourd'hui, il est commis d'un grand magasin de 
nouveautés et apporte son mois à la maison. 

Dans la brousse africaine, dans les salons de B... t 
dans les embuscades des montagnes du Cap, il a 
cherché simplement un peu d'amour. 

Il a eu de la chance. Il a trouvé par hasard ce qu'il 
désirait avec tant de courage. 

... D'autres deviennent de grands moralistes, des 
savants intrépides, des réformateurs, des déclassés, 
des malfaiteurs à force de chercher la forme de leur 
passion : amour et amitié. 

Il me serait facile d'égrener le chapelet des âmes 
meurtries que j'ai rencontrées dans mon existence. 

Toutes, elles étaient merveilleuses, et toutes elles 
souffraient de ne pas avoir eu le courage de suivre 
proprement leur nature, ou plutôt la gamme des 
nuances dont se composait leur ardeur. 

Dans la vie on rencontre ou la passion dévergondée 



44 LETTRES A ALEXIS 

et disgracieuse, par conséquent fausse, ou bien la 
passion hypocrite. 

La propreté de soi est rare. Il est plus facile d'exal- 
ter la révolte personnelle, de se meurtrir et de souf- 
frir que de subir noblement la passion réelle et pro- 
fonde. 

... Qui tirera l'homme de chacun de nous? 



Tu me parles de tes doutes et de tes tristesses. Cer- 
tainement, les heures sombres sont fréquentes chez 
toi, ces heures que les gens qui aiment à fermer les 
yeux consacrent au bruit des ripailles, aux clameurs 
des révolutions, au jeu, à la boisson. Cependant [le 
côté formel de ton existence semble si juste et si 
bienheureux. On dirait que la destinée, la bonne 
Parque de la vie veille sur toi. 

Tu as eu de petits succès. Dans ta vie d'étudiant, 
tu as trouvé des satisfactions à ta vanité. Tu n'as pas 
connu l'horreur de la misère, l'angoisse et la tragédie 
de la passion. Tu as fini tes études sans trop de 
peine. Ton avenir est assuré. Tu as un foyer aimable. 
Et pourtant, tu restes indécis devant la vie. Spiri- 
tuel, tu ne fais pas d'esprit. Intelligent, tu n'oses 
penser. Éloquent, tu fuis la tribune. Perspicace, tu 



ni: bien 45 

t'éloignes de la politique. Aimable, tu n'as pas su 
trouver des amis. Supérieur à beaucoup de gens, tu 
es resté sur place, pensif, très troublé, Raccrochant 
par ci et par là aux velléités que tu prends pour des 
résolutions, aux excitations que tu prends pour de 
l'énergie. Quand tu as déjà conscience de cet état, tu 
crois simplement aller à vau-l'eau, tandis qu'en réa» 
lité tu tâtonnes. 

Permets-moi de te le dire : la destinée est douce 
pour toi. mais tu la rudoies et tu la froisses. 

Un après-midi je vins chez toi. J'en sortis effaré. Ta 
demeure me parut si froide, qu'en la quittant je pensai 
à une pension anglaise des environs du Musée Bri- 
tannique. 

Brillant, causeur, intelligent, tu n'as jamais vécu 
profondément. Tu ignores la manie intime, la vie 
intérieure, brûlante. Regarde autour de toi ! Où sont 
les bibelots qui t'appartiendraient, qui représente- 
raient un caprice de ton moi ? Où est-elle sur les murs 
une gravure que tes yeux aimeraient ? Où traîne- 
t- il ce livre qu'on aime trouver ouvert toujours, qu'on 
ne commence jamais, qu'on n'achève jamais, mais qui 
berce la pensée et peuple la solitude ? 

C'est le tapissier qui crée ton intérieur, c'est le tail- 
leur qui prescrit tes goût*. Un jour ce sera le libraire 



46 LETTRES A ALEXIS 

qui parera ton cerveau, en t'envoyant des nouveautés 
de son choix. 

Dans aucun de tes actes, tu n'apportes ni le scep- 
ticisme pensif, ni le sourire. 

Les fréquentations de surface, le cahot des con- 
naissances de hasard t'ont donné une compréhension 
spéciale de ce monde et de toi-même. Tu n'oses pas 
vivre profondément. Tu n'oses rester un instant avec 
toi-même. Tu ne veux pas te voir, ami bienveillant ! 
Tu fuis la politique et tu en fais. Tu fuis un tel et il 
remplit ta vie. Ah ! si tu voulais te laisser aller à ton 
propre charme, sans ruser avec toi-même et avec les 
autres ! 

Ne crois-tu pas que ces snobs vivent mieux que 
toi et plus délicieusement? Tu n'oses ni donner ni 
prendre. Tu hésites et tu te caches. 

Regarde tes relations avec moi ! Tu m'as dit avoir 
passé de bons moments avec moi. El pourtant je 
n'étais pour toi que l'illusion, que tu t'es créée, qu'avec 
moi tu parlais intimement et de choses graves. Au 
fond, cela valait tes emballements politiques, tes 
admirations littéraires... Cela ne rimait à rien et créait 
une douce apparence. Pour toi. j'étais ce que je suis 
pour beaucoup de gens : un mauvais sujet, intelli- 
gent. Tu t'es payé le luxe de l'intimité, comme tu l'es 



DU H1EN 47 

payé le luxe d'un ameublement, vulgaire et cher. Je 
voyais bien le peu de consistance de ton amitié. Mais 
je laissais faire, sachant qu'un jour je te dirais toutes 
mes pensées là-dessus. 

Malheureux ami ! Tu as peur d'être trompé par toi, 
d'être trompé par les autres. Tu voudrais être le plus 
malin et surtout tu rougirais d'être dupe. Or, seuls 
les riches peuvent perdre beaucoup ; seuls ceux qui 
ont quelque chose peuvent être dupés. Dans les 
grandes administrations on compte dans le bilan des 
dépenses les vols et les pertes possibles. Chacun doit 
faire la part au vol, à la mauvaise chance, à la mau- 
vaise volonté. Mais tous ces accidents inévitables ne 
doivent empêcher ni l'action ni surtout la certitude. 

Avec ta circonspection, tu n'as rien construit. Tout 
ce que tu as est le fait de la destinée que tu ignores, 
du hasard aveugle que tu n'as même pas cherché. 

La bonne destinée ! Abandonne-lui donc ton être 
intérieur. Elle sera plus douce avec lui que toi qui le 
tourmentes sans but et sans bonté. Tu n'a pas donné 
à ton âme une émotion, un désir vivifiant. Tu es très 
solitaire ; tu t'ennuies ; tu as l'aspect d'un impuissant 
ou d'un imbécile. Et tu n'es ni l'un ni l'autre. 

Que c'est triste ! 

Mais pourquoi aussi n'oses-tu vivre ? Les paysages, 



48 LETTRES A ALEXIS 

la musique, les bibelots, l'amitié, l'amour, tout cela 
devrait être à toi. Cependant tu n'as rien, sauf l'ennui 
et l'incertitude. 

Je te dirai même que tu pourrais être tant de 
choses: ami, collectionneur, amant, écrivain, tribun... 
Et tu n'es rien, pas même le dilettante curieux, l'ai- 
mable riche, le mondain bien élevé. Tu n'es rien. 
Sous prétexte de curiosité, tu lis comme les braves 
femmes, pour t'étourdir et pour échapper à toi-même. 
Que cela est injuste ! Des êtres si fins broyés, dispa- 
rus, inutiles, tandis que des médiocres créent et — 
telle est la tragédie merveilleuse — créent bien et des 
choses utiles. Toi, tu tétais, un bavard parle. Toi, tu 
fuis, un imbécile risque et rit. 

Et pourquoi ce drame sinon à cause de la ruse inu- 
tile et de l'absence de courage? Tâche donc de ne pas 
mentir, de trouver quelque chose qui te pénètre ; 
ne crains pas de subir le charme des choses et des 
hommes. C'est le meilleur moyen pour qu'ils subissent 
le tien. Ah ! tu es indécis de tout... voilà ! 

Toutes les insanités de la vie et tous ses faux mal- 
heurs viennent de cette indécision. Elle crée la mor- 
bidité. 

Lis les journaux ! Par fatigue, on se calomnie, on 
invente des drames ; on se leurre par de fausses acti- 



DU BIEN 49 

vités. Les uns sauvent l'ouvrier, les autres la nation, 
les troisièmes la science, la religion... 
Mais qui se sauvera soi-même ? 



Le mensonge sentimental terrasse l'homme. Certes, 
il y a des activités fatales, inévitables. Il y a des éner- 
gies faites pour organiser les autres énergies. Il y a 
aussi de justes révoltes. Il y a des meneurs auxquels 
on ne peut rien reprocher, quels qu'ils soient. La vie 
est composée de toutes sortes de volontés. 

Mais le malheur c'est l'activité déplacée, car celle-là 
ne correspond àriende vrai.Elleest vaine et maladive. 

Un bon général connaît les lois du carnage. Mais le 
plus dangereux est le général miséricordieux, qui 
craint les batailles. Il tuera ses hommes, il commet- 
tra des cruautés inutiles, il exagérera sa force et ses 
remords. Dans la guerre, il cherchera des excitations 
qui n'ont rien à faire avec la guerre. Il fera de la 
psychologie ou de la morale. 

Un philanthrope désabusé fera du mal. Son bien ne 
sera jamais un bien. Le penseur par désespoir ou par 
ennui fomentera des troubles. Il faut agir nettement 
et sans faux prétexte. 

Aussi, te dis-je : ne crains pas ton âme. Laisse ta 

4 



50 LETTRES A ALEXIS 

prémisse se former ; précise tes appétits et n'évite pas 
les cataclysmes possibles, s'il le faut. 

Le plus grand malheur, ce n'est ni la souffrance 
normale, ni la défaite normale, mais une action, sor- 
tie de l'ennui et de l'imprécision, une action grima- 
çante. 

Cependant la douce médiocrité, la grande solitude, 
la passion qui précipite tout, la révolte qui brise, la 
sagesse qui coordonne, la dureté de cœur nécessaire 
ou la tendresse bien née sont justes si elles sont posées 
sur des vérités intimes. 

Être vrai jusque dans la mort et dans la douleur, 
telle est l'unique vérité. Être vrai dans le crime ou 
dans la bonté, dans le rire ou dans le désespoir, voilà 
l'unique loi du bien, Cette loi, Platon l'a connue et 
l'a exprimée. Aime Platon, ami ! 



Meudon, 7 juin 1902. 



DE L'ORGUEIL 



DE L'ORGUEIL 



Cher Alexis, 

Il faudrait pourtant nous entendre sur le sens exact 
de l'orgueil! 

Tu as tort de croire qu'il existe une diflérence pro- 
fonde entre la fleur évangélique qu'on appelle l'hu- 
milité et la semence de Satan qu'on nomme l'orgueil. 

Seule, la philosophie simpliste crée les unités con- 
tradictoires. 

Les différences flattent les sensations et la paresse. 

Elles agrémentent la vie. Elles donnent un sens 
sacré aux mots qui cachent des appétits peu avouables 
pour la sainteté ; elles permettent de peindre et de 
flatter la bête humaine, qui se croit multiple. 



54 LETTRES A ALEXIS 

Quoi, en vérité, de plus hypocrite que la sentence 
d elphique : « Connais-toi toi-même ? » 

Se connaître ! Et pourquoi faire ? Quel orgueil ! 
Quelle importance... 



L'unité est en tout. L'identité est le principe de la 
création et de la vérité. 

La pensée qui se possède — ce terme me semble 
trop gros — qui veut se posséder voit, dans l'inertie, 
la vertu. 

Or, quoi de plus vertueux dans ce sens que l'iden- 
tité que l'on n'atteint jamais, comme l'on n'atteint 
pas Dieu, mais qu'on cherche en établissant des ana- 
logies ? 

La pensée qui veut se posséder, et ce désir vaut la 
possession, a ses caprices ; comme un cheval de race, 
elle aime les ruades. Elle se cabre, elle recule, elle 
va au trot. Elle crée des différences. Ces différences 
pourtant ne sont pas des êtres et des réalités, mais 
des analogies. 

L'analogie — ce caprice suprême de la pensée 
dominée par la raison — est le principe des catégo- 
ries, chères aux philosophes de l'École... Mais trêve 



DE L ORGUEIL 55 

à tout cela !... Descendons dans l'aimable vie et 
cueillons quelques fleurs... 



. .Hier, je suis allé sur la terrasse qui domine la 
vaste plaine de la Beauce. 

Les champs jaunis par le soleil se déployaient 
immenses. Tout semblait fondre, devenir de l'es- 
pace... de l'espace pur, que les métaphysiciens 
appellent de l'étendue. Aucune ligne brusque ne 
venait interrompre l'ennuyeuse monotonie de l'infini. 

L'infini ! Tu saisies tirades là-dessus, et je n'ai pas 
à te rééditer ce que tu connais mieux que moi. [Tu 
aimes tellement ces mots qui émeuvent sans rien 
préciser... 

J'allais à mon tour être troublé selon le mode, 
lorsque j'ai eu l'imprudence de lever la tête... De 
l'étendue encore, mais de l'étendue ridiculement ter- 
minée par l'horizon. 

Dans le lointain, cet infini de bleu et de jaune 
s'effondrait bêtement. 

L'infini devenait insupportable, ridicule. C'était 
un cercle, béatement dessiné, plat et sans envergure. 
Peut-être le Créateur est-il un grand inventeur, mais, 
certes il n'est pas un grand artiste! 



56 LETTRES A ALEXIS 

Je repris alors ma lecture, La Chartreuse de 
Parme. Je feuilletais l'histoire de Fabrice. Parfois 
la pensée frondeuse s'en allait à vau-l'eau. La 
Beauce se personnalisait. Que pouvais-je placer dans 
un cirque, sinon l'homme ? 

J'entrevis alors Fabrice et le Beauceron, Fabrice, 
bouillant, militaire et amoureux, devenu prêtre, et 
le Beauceron, devenu homme de la terre, dur et 
infatigable. C'étaient deux orgueils : l'un brillant et 
qui aboutissait à l'humilité, l'autre terne, et qui se 
dressait comme un bloc de pierre, intraitable fit sans 
faiblesse. 

Ces orgueils se valent ! Le laboureur n'avait, au 
début, qu'une idée, celle de se nourrir. Peu à peu, le 
labeur a envahi ses croyances, sa politique, ses pas- 
sions. Le Beauceron est devenu l'homme de la terre, il 
se marie pour la terre, il fait l'amour pour la terre, il 
meurt pour la terre. Pour elle, il est fourbe et su- 
perbe, généreux et avare. Tout son orgueil est dans 
le renoncement de lui-même, c'est une immense 
humilité devant la terre... Et pourtant c'est un orgueil 
de Satan ! 

• Fabrice avait un autre orgueil, celui de ses besoins 
immédiats : de l'amour et du courage, cette splen- 
dide parure de l'amour. Pour faire l'amour, il a goûté 



DE L ORGUEII 57 

de la prison, est devenu prêtre et prêcheur. Ces 
orgueils se valent, te dis-je... 

...Je pensais : pourquoi, comme l'un, ne puis-je 
devenir laboureur ou agioteur ? Pourquoi, comme 
l'autre, ne puis-je vivre en foi ? 

Avoir de la fortune, avoir de la puissance, aimer 
la terre, l*or, la matière : Tous ces éléments du pou- 
voir sont limités et les besoins qu'ils satisfont sont 
restreints. Même leur présence déforme les besoins. 
Le luxe ou la passion qui coûtent gâtent ma joie, 
parce que le prix que je donne autrement qu'en ma 
propre monnaie me semble humiliant. 

Je comprends en maniant l'or la beauté profonde 
de la courtisane qui reçoit sans donner. Oui ! je 
veux de la joie, par moi et pour moi... 

Je n'aime pas être soumis et j'ai toujours un sourd 
ressentiment contre ceux qui m'aiment parce que je 
leur apprends ceci ou cela. Je voudrais être l'ami 
stérile, inutile, qui ne donne rien et qui pourtant 
apporte quelque chose d'humain, d'ordonnateur... 
un peu de mélancolie, de rêve, de désir. 

... Dieu ! Vivre en Dieu ! Je ne puis me soumettre 
aux choses supérieures qui façonneraient mon éner- 
gie. Si je me sentais assez puissant pour créer un 
Dieu docile, je l'aimerais. Mais il y a tant d'annexés 



58 LETTRES A ALEXIS 

dans la cité de Dieu que je ne saurais ajouter une 
chapelle à moi, sans qu'on ne l'arrange en vue de 
l'ensemble. 

Or, j'aime la prodigalité, j'aime la stérilité et 
j'abhorre l'énergie appliquée en vue de l'ensemble. 

Je voudrais encore être un conquérant, mais il 
me déplaît de pratiquer l'héroïsme moderne du jeu 
d'échecs. Ceci va là ! et pas autrement. Cela va ici ! 
il le faut. L'ensemble finit par donner la victoire sur 
ce maudit échiquier qui leurre le sentiment de la 
Victoire. 

J'abhorre pourtant le nirvana. J'adore les pousses, 
toutes les pousses. Je n'aime ni le crépuscule ni la 
nuit. Mais l'étincelant midi me charme. Que de fois, 
d'égal à égal, ai-je lutté contre le soleil d'été. 

J'ai peur aussi des pays de brume, des grandeurs 
grotesques, des petits paysages hérissés de mers 
menaçantes. 

Mais la vague harmonieuse de la Grande Mer me 
paraît toujours amicale, même vêtue d'écume. 

Et les héros de Shakespeare sont si bavards ! Ils 
manquent de pudeur. Ce sont des Cacus et point des 
Hercules issus de Jupiter. Le sang les emporte. Ils 
ont du tempérament, mais ils manquent d'art. 

Il y a deux Orestes : l'un qui devient fou, c'est TO- 



DE L ORGUEIL 59 

reste d'Eschyle. L'autre Oreste, malgré l'assassinat de 
sa mère, se repose sans regrets. C'est l'Oreste de So- 
phocle. Le premier est sans doute plus humain, mais 
l'autre est plus beau... Je préfère l'Oreste qui ignore 
le remords après avoir accompli les crimes ordonnés 
par Apollon. 

Alexis ! cher Alexis ! il y a un fatal orgueil en 
moi. 

Les uns ont de l'orgueil en vue de l'ensemble, les 
autres lui sacrifient l'ensemble pour satisfaire leurs 
besoins immédiats : passions, puissance... D'autres 
enfin ont l'orgueil d'eux-mêmes, l'orgueil du sang. 
Ce sont de grands amoureux qui au tout soumettent 
le tout. Ils n'aiment pas ceci ou cela, mais ils pé- 
nètrent profondément les âmes. Ils ne veulent rien 
changer, mais il leur suffit de mettre en valeur ce 
qui existe. Mettre en valeur n'est-ce pas éclairer? 

Eux ! ce sont des orgueilleux au front blanc. Ce 
sont des orgueilleux de demain, sans passion et sans 
haine, mais avec des prunelles insondables et un 
sourire à peine visible. 

Ils ne demandent rien. Ils veulent tout. Ils n'offrent 
rien. Ils se donnent entièrement. Comme l'abeille 
boit tout le suc de la fleur, ils boivent, chez eux et 
chez les autres, toute l'essence. 



60 LETTRES A ALEXIS 

Ce sont des âmes construites, pleines de détails. 
Ce sont des bibelots, des œuvres d'art. 

Les passions les consternent. Elles sont trop gros- 
sières. La sagesse dont on connaît l'énigme : vertu, 
dieu, patrie, humanité, satan, surhomme les vexe 
comme une inconvenance. 

Leur existence tient dans cet axiome : « J'existe et 
« il faut que rien ne contredise la vérité que je suis : 
<( ni les vérités de la raison, ni celles de la passion, 
« ni le dogme, ni la foi, ni l'instinct. Il faut qu'à tout 
« instant se réalise la sagesse de l'abeille et qu'en 
« tout apparaisse la profonde et mélancolique justice 
« née de l'immense tragédie universelle et qu'on 
« appelle le sentiment de mesure, le tact... » 

Ami, cet orgueil est terrible ! Si le roi Lear avait 
parcouru toute l'échelle des malédictions et des 
souffrances, il aurait su sourire ! Les Sibylles devaient 
savoir sourire, et elles avaient le sentiment de me- 
sure... 

Mais les Sibylles savaient tant de choses que les 
mortels ignorent ! 

Cet orgueil, ami, domine les visées, les passions 
et les désirs. Il est comme l'aigle solitaire, hissé sur 
la cime, devant l'horizon ridicule où d'autres se 
débattent superbement. 



DE L ORGUEIL 61 

Or, l'aigle est le pilote dans les nues. Il permet 
aux autres de vivre en brodant. 



Villa Mon Repos. 
Ouarville, Août 1902. 



DU SILENCE INTIME 



VI 



DU SILENCE INTIME 



Cher ami, 

La bourrasque analytique s'est abattue sur toi et 
j'en subis les conséquences. Tu résumes Platon et tu 
le discutes point par point. Renan ne t'a pas échappé 1 
Avec exactitude, tu as relevé toutes les contradic- 
tions de ses doctrines. Montaigne, non plus, n'arrête 
ta fureur philosophique. Heureusement, pour ce 
doux bavard, tu as trouvé un mot que tu crois suffi- 
sant pour l'expliquer : eudoniste !... 

Brr !... Et les autres ? Qu'en ferons-nous ? Et moi, 
que vais-je te dire ? ô philosophant philosophe d'en- 
doctrinantes doctrines ? — Crois-tu que le syllogisme 
bien construit, avec des prémisses approximative- 
ment justes, est essentiel pour la vérité ? 

5 



66 LETTRES A ALEXIS 

Pense, je t'en prie, à l'inébranlable théorie de 
Zenon, sur la flèche, sur Achille et sur la tor- 
tue. 

Est-ce assez juste et est-ce suffisamment faux ? 

Les grandes inventions viennent souvent de l'erreur. 
Wehler a fait la première synthèse chimique en cher- 
chant à faire de l'or. Ébloui par l'alchimie, il a trouvé 
l'urée ! 

Les principes ont leur part de mystère : leur affi- 
nité, leur productivité, leur valeur active. Qu'im- 
porte une erreur si elle crée des vérités ! Qu'importe 
l'imprécision de Renan si elle apporte des précisions 
à Alexis ? Avant tout il s'agit de comprendre et non 
d'apprendre. 

Les paroles et les idées ont une valeur au-dessus 
de leur sens formel. 11 y a des mots révélateurs, des 
termes essentiels qui, logiquement, n'expriment pas 
grand'chose. 

Le Sésame ouvre-toi est d'un enseignement mer- 
veilleux. Il faut connaître la valeur exacte des termes 
et des mots. Quand on la connaît bien, on les anime 
d'un sens mystérieux. Ils deviennent vivants. 

Dans la vie intime, les paroles ont toujours une 
signification propre, indépendante de leur sens vul- 
gaire. 



DU SILENCE INTIME 67 

Parle à ta maîtresse. N'importe quel mot lui révé- 
lera ton amour ou ton infidélité. 

Deux amis vécurent ensemble. Plus tard, des 
froissements les éloignèrent l'un de l'autre. Un jour 
ils se rencontrèrent et voulurent s'expliquer. J'assis- 
tai à la scène qui fut piteuse. On apporta des argu- 
ments. On discuta sans aucun résultat. L'abîme était 
creusé et ils n'arrivaient pas à le combler. Chaque 
mot avait son interprétation particulière. Chaque 
phrase était comprise d'une certaine façon. Les deux 
amis à travers les mots apercevaient des sentiments, 
des intentions... Malgré leur désir de renouer l'an- 
cienne amitié, à chaque mot ils aggravaient l'inimitié 
qui (es séparait. 

Des explications entre âmes ayant vécu intime- 
ment, creusent des abîmes. Un regard, un sourire, 
un geste valent mieux, et encore... 

Au début, les paroles nous servent pour aborder 
des hommes, des femmes, des vérités. Le sens exact 
des mots permet aux relations de s'affermir. 

Plus tard, les paroles changent de valeur. A côté 
de la philologie générale paraît la philologie intime. 

Les termes se personnalisent. Ils acquièrent une 
âme. Il ne faut jamais s'expliquer entre intimes ! 
Des âmes réellement profondes ne peuvent plus 



QS LETTRES A ALEXIS 

s'entendre, malgré toutes les explications, si elles 
sont froissées dans leur intimité. On dit souvent des 
choses indifférentes qui ont une portée immense. 

Dans les profondeurs de notre vie, la phrase : « il 
fait chaud », ou une autre : « il pleut », peuvent 
avoir un sens tragique et des effets incalculables. 

On ne fait pourtant que constater des choses vraies 
et indifférentes au point de vue sentimental. La 
valeur d'une conversation se mesure par le degré 
d'intimité entre les interlocuteurs. 

Quand la raison fonctionne bien, quand on sait 
beaucoup de choses de la vie, Platon instruit et 
Renan aussi, malgré leurs contradictions et les pré- 
tendus non-sens. Ces êtres miraculeux vivent dans 
l'intimité de la pensée. En parlant dans les limites 
prescrites par les usages du langage, ils apportent 
un sentiment nouveau, qui vaut plus que des vérités 
doctrinaires. 

La doctrine est un repos d'âme, une erreur volon- 
taire qu'on crée pour ne pas trop s'égarer dans le 
dédale de la vie spirituelle. Toute œuvre vaut par 
son sens intime, ami. Tout acte vaut par ses richesses 
intimes, Alexis! 

Les vérités formelles annoncées par Jésus étaient 
connues avant lui. Mais le Nazaréen apporta les tré- 



DU SILENCE INTIME 69 

sors intérieurs, qui groupèrent autour de lui de 
grandes énergies. Aimer n'est rien ! Souffrir est peu 
de chose ! Ce qui importe, c'est de saisir quelque 
mystère humain, de l'exprimer imparfaitement par la 
parole et avec le plus de vérité possible par l'en- 
semble de l'âme. 

Ceux qui renseignent notre intelligence passent 
vite. Mais ceux qui apportent des moyens pour mieux 
entendre et pour mieux comprendre sont les véri- 
tables facteurs de l'Esprit immortel. Ils personna- 
lisent les principes. Leur méthode, c'est leur sang. 
Leurs affirmations ne sont que des indices de leur 
passion. Leurs paroles ont une portée, au delà ! 

Grâce à la nouvelle personnalité qu'ils découvrent 
en eux par l'intermédiaire d'une doctrine vraie ou 
fausse, ils nous découvrent notre propre âme et font 
naître autour d'eux des émotions et des certi- 
tudes. 

Ne te fâche pas contre ces bavards ! Ce sont de 
vrais artistes, qui conquièrent à l'Esprit l'inconnu. 
Mais aussi, crois-moi ! Explique peu à l'amie que tu 
aimes, à ceux enfin qui sont de ton intimité. Le 
silence intime a des beautés que les doctrinaires 
ignorent! Subis-le, car il explique mieux les valeurs 
de la vie que toutes les analyses philosophiques. 



70 LETTRES A ALEXIS 

Tu sais le conflit inévitable qui, à certain moment, 
sépare la mère de ses enfants. 

A l'âge de seize ans, quand j'étais un brave collé- 
gien rempli d'ambition et d'ardents désirs, ma mère 
me parla : « Pourquoi, fils, t'éloignes-tu de moi ? Je 
vaux tes amis. Je puis comprendre tes rêves, tes 
désirs, tes idées. Je t'aime plus qu'ils ne t'aiment. 
Faut-il donc que mon fils me fuie et me regarde 
comme une étrangère, au moment où l'intelligence 
et la maturité l'embellissent ? » 

Alexis ! je souffris en écoutant ma mère. Je voulus 
m'expliquer. Je ne sus que dire. Pendant quelque 
temps je me confiai à elle. Je lui contai mille brou- 
tilles de ma vie. Cependant, dans ces confidences, 
nous restâmes étrangers l'un à l'autre. Malgré toute 
ma bonne volonté, l'abîme se creusa en apparence 
de plus en plus profond. 

Notre intimité pourtant éclatait neuve et puissante 
chaque fois, quand je venais l'embrasser, lui appor- 
ter une fleur ou appuyer en silence ma tête contre 
sa poitrine. Dans ces moments de douceur et de ten- 
dresse, elle n'éprouvait plus le besoin de confidences 
philosophiques. Pendant ces heures silencieuses, 
nous vécûmes plus amicalement que durant les longs 
colloques que je consacrais aux choses peu intimes 



DU SILENCE INTIME 71 

pour créer l'intimité superficielle et toute d'apparat. 

As-tu remarqué aussi qu'on aime, souvent, à en- 
tendre de naïves filles bavarder, conter leurs petites 
histoires, sans portée. On aperçoit, tout à coup, à 
travers ces frivolités, la vie très belle et très grave. On 
se sent profondément ému. On médite et on sourit. 

Alexis, ne discute jamais avec les âmes qui déjà 
sont tiennes. Causez de n'importe quoi! L'âme intime 
donnera un sens particulier à toutes vos paroles. 
N'essaie non plus ni de te disculper, ni d'expliquer 
tes sentiments aux êtres qui te sont chers. Tu n'ex- 
pliqueras rien et tu embrouilleras des idées simples 
et justes. N'analyse pas non plus, au point de vue 
formel, des pensées essentielles et des œuvres pri- 
mordiales. Essaie, au contraire, de trouver leur 
vertu... domestique, leur sens intime, leur âme 
active. Tu comprendras alors un fait réel dans sa 
signification exacte et tu feras connaissance avec 
quelques grains de la vie spirituelle. De cette façon 
tu sauras garder un ami pour ces heures de silence 
où tu n'appartiens qu'à toi et à ta raison attentive. 

Aime le silence intime, ami, et tu atténueras la 
fatale solitude autour de toi et en toi. 

Paris, novembre 1902. 



DE LA MORT 



Vil 



DE LA MORT 



Nostre grand et glorieux chef-d'œuvre, 
c'est vivre à propos. 

(Montaigne, Essais.) 

Alité, endolori et macéré dans toutes sortes de 
drogues, j'ai reçu ta lettre me narrant l'angoisse que 
la mort t'inspire # 

Ainsi, ce cher Alexis est troublé profondément. Il 
a entrevu l'abîme, il a failli mourir. 

Bon et doux Alexis, 

Je suis dans une situation suffisamment conve- 
nable pour l'entretenir de ce qui t'inquiète : de la 
mort. 



76 LETTRES A ALEXIS 

Quand les maux nous accablent, on pense au départ. 
C'est normal et en bonne justice. Je fus pourtant 
frappé par ta lettre. Tu avais l'air de te complaire 
dans l'angoisse. Tu jouissais de ta terreur. Tu pous- 
sais de petits cris de femme énervée. 

Je compris qu'au fond la mort ne t'avait pas effleuré. 

Tu parles d'elle pour stimuler ton imagination et 
pour accroître l'intensité de la volupté prochaine en 
amour, en pensée, en action. 

Ton angoisse devant le néant prochain n'est qu'un 
procédé de rhétorique d'un Alexis raffiné ! 

La mort, crois-moi, n'engage pas à la philoso- 
phie nuancée ceux qu'elle étreint. Elle paraît simple 
et inévitable, quelque force goulue qui peu à peu 
s'empare du sang, du souffle, des sens, des pensées 
et de l'énergie. 

Elle ne se dresse jamais soudain. Elle est aimable. 
Par des procédés charmants elle apprivoise lente- 
ment. 

Elle ne se révèle jamais par une vision inattendue 
ou par une terreur. 

Artiste patiente, elle sculpte des souvenirs. On a 
des tombes à soigner, des anniversaires à fêter, des 
prières de mort à dire. Parfois on trouve dans des 
cartons du papier à lettres d'un deuil lointain, parmi 



DE LA MORT 77 

des chiffons un crêpe vieilli qu'on a enlevé depuis 
longtemps. 

Sur le calendrier, on voit se multiplier, en face des 
dates, des croix rappelant des deuils. 

11 arrive aussi qu'on ait assisté à la mort des siens, 
amis ou parents. On a vu des maux et des douleurs 
inévitables, le délire de l'agonie, le calme du dernier 
jour. On pense à cette aurore d'une journée d'été 
quand mourut maîtresse, mère ou amie. On se sou- 
vient d'un soir d'automne quand un être proche dis- 
parut. Parfois la mort amène dans les pays lointains. 
Un jour elle va dans les montagnes ou surprend au 
bord de la mer. 

Elle s'établit dans la ville qu'on connaît, dans la 
chambre dont chaque objet est familier. Elle va aussi 
cueillir au loin quelqu'un de votre vie. Elle se pré- 
sente alors anonyme, s'annonce comme un fait bru- 
tal ; on recevait des lettres — on ne les reçoit plus. 
Souvent elle vient sans ménagement, en quelques 
lignes d'avis d'un journal qui par hasard tombe entre 
les mains. On enregistre le fait et on ne sait même pas 
s'affliger, parce qu'on manque des éléments néces- 
saires à la tristesse. 

Après tous ces événements égrenés le long des an- 
nées, on s'aperçoit un soir qu'on a autant d'amis dans 



78 LETTRES A ALEXIS 

la cité des morts que parmi les vivants. On commence 
ainsi à connaître la mort, qui fait déjà partie de votre 
vie. Elle est le souvenir et la tendresse fanée, l'oubli 
et le regret. 

Un jour le mal vient — un mal quelconque. Ce ne 
sont pas des maladies graves qui présagent la tin. 
Pour un esprit perspicace, l'infime détail révèle le 
dénoûment. 

La grave maladie, même foudroyante, est déjà le 
fruit d'une longue cohabitation de la vie et de la mort. 

L'esprit habitué à regarder attentivement sait de- 
viner l'imprévu en saisissant les bruits profonds, les 
ondes à peine perceptibles, les nuances presque invi- 
sibles. 

Les indices de la mort sont innombrables, phy- 
siques, moraux, intellectuels. 

On ressent des lassitudes sans cause, d'immenses 
lassitudes qui rendent plus aiguë la solitude que cha- 
cun porte en soi. L'œil devient plus noir. La prunelle 
se rétrécit. On médite avec une cadence lente sur ce 
qui passe. On voudrait plonger les regards très loin. 
On essaie d'envelopper les faits de la vie d'un tissu 
très fin de pensées subtiles. On croit même souvent 
ne plus penser, mais écouter quelque mélopée, réci- 
tée en sourdine. 



DE LA MORT 79 

D'autres fois, on se surprend à gémir comme un 
enfant, à murmurer un nom, cher et disparu, à rêver 
d'aimables scènes d'enfance. 

Souvent aussi on désire voir des pays nouveaux, 
des pays de rêve, d'aménité et de mélancolie. On 
commence à adorer les fleurs, la rose sur le rosier, la 
violette dans la prairie, les lilas penchés sur leurs 
rameaux. 

Même les sens s'affinent. On aime les parfums 
d'Orient, des couleurs chaudes et enveloppantes, des 
œuvres d'art nuancées. 

On a l'air de songer déjà au devenir éternel, à 
la fatale disparition ; on cherche des lieux plus 
agréables... d'autres lieux. 

Cependant on sait rarement que tout cela c'est des 
murmures de la douce et inévitable mort. On est 
persuadé que la mort est grimaçante. Tous ces 
charmes paraissent avoir d'autres sources. On est 
tellement habitué à voir dans l'agonie la douleur, la 
laideur et des terreurs, qu'on ne reconnaît pas dans 
ces rêves de cendres et de crépuscule la présence de 
la mort. 

Les indices physiques à peine sensibles annoncent, 
à leur tour, des débilités'profondes. La peau s'affine. 
Les plis de la main [s'allongent et se compliquent. 



80 LETTRES A ALEXIS 

Des rides paraissent et s'évanouissent comme des 
ombres. De petits maux sans portée naissent ; une 
tache de rougeur aussitôt disparue, un clou par ici, 
une égratignure sans cause par là. On ressent des 
fatigues douloureuses, promptement dissipées. Puis 
les cheveux perdent leur éclat et deviennent doux 
comme de la laine. La peau semble plus sèche; 
l'ongle a des lueurs étranges. Partout, sur les bras, 
sur la poitrine, sur le front se creusent des sillons 
aussitôt comblés. 

Parfois, pendant le sommeil, vient un accès plus 
significatif : un cauchemar, une douleur d'entrailles, 
des indications du système nerveux sympathique qui 
dans les conditions normales est hors de la con- 
science. 

Cependant l'homme habitué au mélodrame des 
derniers moments ne prête pas attention à ces signes. 
Seule quelque somnambule inspirée saurait les aper- 
cevoir. 



Peu à peu tout seprécise, et on commence à souf- 
frir d'une façon plus nette. Cest alors qu'en général 
on sail, tout en préférant le plus souvent ignorer. 



DE LA MOUT 81 

Très peu de gens ignorent à un certain moment 
leur fin prochaine. Mais ils craignent de l'envisager. 
Ils s'excitent vers l'énergie. 

Leur entourage — amis ou parents — n'aime 
pas non plus cette certitude. Comment en effet 
s'entretenir avec un moribond qui n'est pas encore 
couché sur son lit d'agonie? Que lui dire? Pour- 
quoi enfin évoquer ces choses peu joyeuses? On 
raille, on tourne la conversation, on donne des 
conseils, on parle de vitalité. On se persuade que 
l'homme qui est déjà à demi dans la tombe, appartient 
à la vie. 

A son tour, l'être atteint par le mal préfère se 
dissuader, devant les appels imprécis de la mort. Il 
se console et ne veut pas croire à la fatalité. 

Bientôt, comme des rets, toutes sortes de maux 
l'enlacent. Il sent en lui un être hostile qui s'empare 
de sa force, qui l'envahit lentement et désorganise 
ses fonctions. Un soir, l'homme plus las, saisi par un 
mal plus précis, conçoit l'arrêt inévitable. 

Il ne peut plus se duper. Il a senti la Grande Gou- 
lue. Elle l'a traîné, un moment, dans les profondeurs. 
Il a eu le vertige des abîmes. 

Maintenant il sait qu'il est rivé à elle et qu'elle l'é- 
treint doucement, lentement, comme une pieuvre. Il le 

6 



82 LETTRES A ALEXIS 

sait et souvent il la sent avec clarté, voluptueusement. 

Mais il n'ose dire haut ce qu'il sait. Il se tait. Sou- 
vent, dès qu'il a conscience de sa fin, il songe atout 
ce qui est la vie : fêtes, mariage, naissance, toilette, 
rêves d'avenir, sports. 

Il ne veut pas faire son testament, arranger ses 
affaires, organiser sa disparition. Il n'ose s'assurer 
sur la vie pour ne pas hâter le mal. Les enterrements 
qu'il rencontre lui semblent de mauvais augure. Le 
cadavre le fait frémir. 

D'autres fois, quoiqu'il ait conscience que la fin 
n'est pas trop prochaine, il pense au départ. Il sait 
que la Mort chez lui a déjà vaincu la vie. Sans hâte 
il fait son testament, il arrange ses affaires, choisit 
l'emplacement de sa tombe, détruit les papiers inu- 
tiles. Entre temps, il n'abandonne rien de ce qui 
constitue la vie. 

Il a la certitude que bientôt un mal quelconque — 
coup de froid, coup de sang ou autre chose — 
l'abattra. Cela arrivera au printemps, à l'automne r 
dans trois mois ou dans dix mois. Mais cela arrivera 
parce que cela a déjà droit d'arriver, parce qu'enfin 
la mort a dompté chez lui la vie. 

A travers des rêves, des rires et des réflexions 
tristes, il médite alors sur la destinée. 



DE LA MORT 83 



La conscience de la mort ne suppose pas fatale- 
ment le désir de la survie. On craint la disparition 
plutôt qu'on ne souhaite une nouvelle existence. 

L'oubli est la grande préoccupation des mourants. 
On ne veut pas admettre que la mort fasse table 
rase. S'en aller en fumée peine l'âme humaine. On a 
vécu. On a dépensé de l'énergie qui a servi à organi- 
ser la famille, à constituer des biens matériels ou des 
biens spirituels. On sait que, malgré la mort, l'éner- 
gie dépensée continuera à agir. Aussi voudrait-on 
qu'elle portât un nom — le nom ! 

Des gens simples supplient leurs enfants d'orner la 
tombe et de dire la prière. 

Des êtres qui se sacrifient pour des idées géné- 
rales pensent à la gloire — au culte des immortels. 

Cependant, c'est encore le désir du culte intime qui 
l'emporte, parce que ce dernier est plus près de cha- 
cun et qu'il diminue la solitude. 

L'agonie creuse un abîme entre les mourants et les 
vivants. Celui qui sent sa fin proche connaît de si- 
lencieuses nuits de méditation. Entre deux douleurs 
il a souvent la volupté du repos et de l'inertie. Par- 
fois, malgré l'angoisse et la mélancolie, il appelle la 



84 LETTRES A ALEXIS 

mort comme une douce maîtresse qui voluptueuse- 
ment étreint... 

Il pense aussi au passé. Il voit avec précision des 
choses qu'il n'ose confier à personne. Toutes les 
nuances delà vie, la solitude inévitable, les vains sa- 
crifices, les amitiés sans portée et surtout l'horrible 
gloutonnerie humaine — la gloutonnerie qui s'exerce 
sur le prochain, apparaissent sans ménagement. Ce- 
pendant on ne parle pas de tout cela. A quoi bon ? On 
n'aime pas froisser ceux qu'on quittera. On voudrait 
être doux, se faire regretter, laisser un souvenir 
d'aménité et de bonté. 

On soupire et on se tait. Ce sont de longs silences 
qui creusent l'abîme entre le mourant et la vie. Sa soli- 
tude s'aggrave. Il voit des saisons venir, des années se 
suivre, tandis que lui, jeté dans la fosse, aura disparu. 
Passera-t-on sur sa tombe ? Y mettra-t-on un bouquet 
de fleurs gaies ? Versera-t-on une larme de regret ? Le 
mourantressent de profondes angoisses. Avantl'heure, 
il est juge — juge de soi-même. Il regarde son passé, 
pèse ses actions ; il apprécie la vie intime qu'il a don- 
née aux autres. Malgré tout, il murmure: «Ah! ne 
m'oubliez pas tout de suite... avant cet hiver, avant le 
printemps ! » Ce désir est si fort que souvent désespéré 
il se demande : Et si la vie d'outre-tombe existait ? 



DE LA MORT 85 



Les âmes tourmentées, les êtres qui vivent dans les 
époques troublées, pleines d'incertitude et d'injustice, 
croient à la vie après la mort. Le peuple aime la sur- 
vivance. Les nations aux abois se passionnent pour 
l'immortalité. La canaille, ramassis de déchus que 
la vie n'a pas ménagés, croit facilement à un monde 
où l'on continue à vivre, puisque l'énergie humaine 
n'a pas de place ici-bas, qu'elle est égarée et usée, 
sansjoie. 

Les époques de graves injustices, les civilisations 
basées sur la peine et la souffrance croient à la sur- 
vivance. 

Qui en effet garantira aux hommes la continuité de 
leurs efforts?... Pendant leur vie, tout est déprécié. 
Après la mort, l'incertitude continue. Aussi veulent- 
ils ardemment la survie. Leurs familles, livrées à 
l'injustice, ne peuvent conserver leur souvenir. Leur 
nation peut disparaître. Un désastre — il y en a tant 
— peut engloutir leur cité. 

Ils vont alors vers Dieu. A ses côtés, ils mènent 
l'existence plus juste et plus calme. 

Les âmes plus douces qui ignorent les rudesses de 
la nature et qui n'ont à éprouver que la cruauté des 



86 LETTRES A ALEXIS 

hommes, préfèrent à l'immortalité paradisiaque la 
métamorphose. La vie anonyme — le tout qui existe 
ne les rudoie pas. Seuls, les hommes les anéantissent. 
Ils croient disparaître parmi les hommes et revivre 
parmi les choses. 

Qu'il est profond l'amour de l'énergie chez 
l'homme ! Qu'il est sacré le culte de la vie utile ! On 
sait qu'en bonne justice on a servi à créer l'exis- 
tence. On ne peut concevoir, sous aucun prétexte, le 
néant, puisque l'énergie dépensée n'est pas perdue et 
survit à l'homme. 

Quand les Juifs étaient un peuple de sacerdoce 
dévoué à Dieu, ils ne croyaient pas à l'immortalité. 
Mais, lorsque l'injustice est entrée dans leur vie, 
lorsque les abus ont rendu malheureux le peuple, 
ont déclassé les croyances et les énergies, les pro- 
phètes de la nation maltraitée par ses propres enfants 
ont commencé à entrevoir la survie. 

Jésus, qui a groupé autour de lui les misérables 
que la nation dépravée avait rejetés, a donné des 
bases à la nouvelle croyance. 

Plus tard, les malheurs de la Judée ont purifié le 
peuple. Enfermés dans les ghettos, traqués par les 
barbares d'Asie et d'Europe, au moment où les 
grandes civilisations ont sombré, les Juifs ont recon- 



DE LA MORT 87 

struit leur rôle de peuple de Dieu, ont abandonné 
l'idée de l'immortalité personnelle en la soumettant à 
celle de l'immortalité de la nation. 

Et voici que ce peuple, qui ne croit pas à la survi- 
vance, demeure malgré tout. 



L'idée de la survie augmente la force de résis- 
tance. Elle donne un peu de rêve et de foi aux faibles 
que l'injustice froisse. Cependant, malgré tout, cha- 
cun, au fond de lui-même, préfère une fleur sur la 
tombe à toutes les beautés du paradis. Méfiant, il 
n'ose la demander... La vie injuste égare trop les 
cœurs pour qu'on puisse compter sur ses proches. 
Par pis aller on frappe à la porte du paradis. 

Autrement pense celui qui fait partie d'une nation 
qui, n'ayant ni feu ni lieu, demeure. Il sait qu'il ne dis*- 
paraîtra pas. Sa tribu l'enterrera. On dira des prières. 
Il existera par la tribu, par les enfants, par la nation 
qui est à Dieu. 

Il demandera des cimetières ornés de cyprès, de 
lauriers, d'amandiers. Il voudra de belles pierres tom- 
bales, avec des inscriptions profondément gravées, 
avec des signes mystérieux que seuls des êtres à lui 
comprendront. 



88 LETTRES A ALEXIS 

J'ai vu dernièrement le monument mortuaire de 
Baudelaire. Quelle faute de goût et quel outrage à la 
mort! 

Est-ce que l'homme qui repose sous la pierre tom- 
bale eût pensé, un seul instant, à se présenter aux gé- 
nérations futures comme un cadavre ?Ne voudrait-il 
pas plutôt qu'on le vît plein de jeunesse, qu'on le 
supposât, malgré l'évidence, alerte et vivant? Le 
mourant n'aime pas le cadavre. Il voudrait des 
philtres qui conserveraient ses formes, des jardins 
fleuris, des oiseaux et des enfants qui égaieraient 
sa tombe. 

Combien de repos ressentirait le mourant, s'il se 
savait transformé en cendres et enfermé dans une 
belle urne que les roses vivantes décoreraient, ou bien 
enfoui sous des pelouses verdoyantes où la gaieté et 
là mélancolie se marient. 

L'oubli effraie le mourant. La décomposition fatale 
l'attriste. Il voudrait qu'on priât parfois sur sa tombe, 
qu'on prononçât son nom. 

Il aimerait aussi que ceux qui restent n'eussent 
pas de lui une vision d'horreur et d'effroi. La maladie 
crée des vides. Souvent, la pitié seule attache la créa- 
ture au chevet de la douleur. L'homme atteint du 
mal connaît la juste valeur de la laideur et de la souf- 



DE LA MORT 89 

france. 11 sait qu'elles se confondent. Il voudrait la 
mort propre et rose. 



Des jours passent. L'idée de la fin prochaine 
s'accentue de plus en plus. On a arrangé tout ce qu'il 
fallait arranger. On a réglé les détails de la fin. On a 
choisi sa place dans la cité tombale. 

Cependant la vie continue. Le soleil se lève quand 
même. Il égaie. On a alors de folles espérances. On 
se leurre dans la journée. On gémit doucement, la 
nuit. On ne parle plus de la mort. On ne veut pas 
prononcer le mot, à haute voix. Puis, deux jours, trois 
jours avant l'agonie, la pensée s'exalte etl'imagination 
chevauche. On vit profondément et enfin, un soir 
ou un matin, on murmure : « La fin approche. » 
Après de grands cauchemars, après de brusques ré- 
veils vient la douce veillée, l'attente mêlée de larmes. 
On veut survivre et on sait qu'on va disparaître. 

Dans ces moments, on aime voir, autour de soi, des 
êtres profondément chers : ami... un ami, des en- 
fants et parmi eux celui qu'on chérit le plus, la maî- 
tresse qui a beaucoup aimé, la femme avec laquelle 
on a vécu de longues années. Mais surtout, on vou- 
drait voir, penchée sur le chevet, la mère qui seule 



90 LETTRES A ALEXIS 

aime par les entrailles, profondément et sans répit. 
Or, ceci est rare ! L'agonie la plus fréquente est l'ago- 
nie solitaire. 

On meurt sans rien dire, car on n'ose mendier aux 
étrangers ce qu'ils ne peuvent donner. On ferme les 
yeux et au moment où la garde-malade s'assoupit de 
fatigue et qu'il n'est personne pour recueillir le der- 
nier regard, on se soulève, on pousse un hoquet et 
on meurt tristement. 

La solitude a accompli son œuvre. 

Voilà, cher Alexis, l'histoire de la mort, sans péri- 
phrases. J'avais l'intention de t'entretenir des choses 
de la mort, de la loi fatale qui souvent jette le désarroi 
dans la vie encore saine en apparence, de la mort qui 
sous des formes diverses frappe une famille, une race, 
un peuple, de ;la mort subite, de la mort insidieuse. 
Je voulais te parler aussi du mystère de la dispari- 
tion de l'être .vivant, des doctrines de la vie maté- 
rielle et immortelle, de la légende de Phénix, de l'his- 
toire de Faust. 

Mais je remets tout cela à une autre fois pour ne 
pas fatiguer inutilement mon charmant ami. 



Paris, 25 décembre 1902, 



DE L'AMOUR 



VIII 



DE L'AMOUR 



Cher Alexis, 

Je reviens vers toi, pour reprendre nos entretiens. 

Le froid et la brume assistèrent à ma dernière 
lettre. 

Je te parlais de la mort. L'hiver invite à la médita- 
tion sur des sujets graves et lointains. On aime, dans 
les serres, la volupté de l'agonie ; près de la cheminée 
que la flambée égaie, paraît charmante une douce 
causerie sur le passé saupoudré de cendres ou sur 
l'avenir enveloppé de ténèbres. Imprudent, je te pro- 
mis d'en reparler. 

Or, le printemps est venu. Je vis parmi les aman- 
diers en fleurs, les mimosas odorants, les roses 



94 LETTRES A ALEXIS 

timides encore, les œillets indiscrets. Le parfum du 
renouveau agace et alanguit. 

Avec délices, on aspire le poison de la primevère ; 
on voudrait s'abandonner à la glèbe, humide encore. 
Des rêves moins graves surgissent... 

Que la mort fasse son œuvre ! Il le faut. 

Mais, charmant Alexis, parlons aujourd'hui de 
l'amour, à la gloire de ce qui renaît. 



Certes, banale est l'évocation de l'amour au prin- 
temps. 

Les filles ont des airs provoquants. Le soleil anime 
leurs hanches qui frémissent. Les garçons dont le 
visage est à peine ombré de duvet deviennent plus 
entreprenants. 

Sous la feuillée, encore pauvre, des couples rou- 
coulent. 

C'est banal ! Mais dans cette banalité même éclate 
la vertigineuse et irrésistible loi de l'amour. 

Le printemps reste le printemps, si vulgaire que cela 
soit, ami exquis 1 

Ne crois pas pourtant que je veuille t'inviter à 
quelques ébats champêtres avec des filles ou t'entraî- 



DE L AMOUR 95 

ner à un départ pour Cythère. Que Dieu me garde de 
l'offrir la joie de mai parmi la multitude ! 

Parlons ! Brodons ce soir des arabesques sur la 
volupté d'aimer puisque la loi de la matière exige de 
nous à l'heure présente un sacrifice sur l'autel du 
printemps. 



Que d'insanités n'a-t-on pas dites sur l'amour î 

La raison humaine aime à salir les joyaux qui con- 
stituent le patrimoine du sang. 

Les uns ont parlé de l'amour comme procréation ; 
d'autres ont étudié l'amour comme volupté ; d'autres 
encore ont cherché dans ce sentiment admirable la 
joie de penser, de tuer, de dominer. 

Il y a eu des amants qui se sont voués à Alcibiade # 
Il y a eu des amantes qui ont adoré Astarté. 

Quant à nous, nous abandonnerons ces desseins et 
ces notions. Nous allons chercher dans l'amour la 
vertu, c'est-à-dire la précision et la santé. 

Des âmes simples disent que l'amour est la volupté 
en vue de la continuation de l'espèce. 

Or, la maternité n'a pas besoin de volupté. La femme 
orientale ignore l'amour. Elle procrée. Sa fécondité in- 



96 LETTRES A ALEXIS 

fatigable n'est pas stimulée par la passion et par les 
rêves. 

La mère, par excellence, a les flancs lourds et silen- 
cieux comme une amphore. Son œil est peu expres- 
sif. Sa lèvre ne frémit pas, cependant que sa mamelle 
est pesante. 

La volupté est un prétexte d'action pour le mâle ; 
elle n'est pas indispensable pour la femelle. 

L'amour pourtant est destiné à la femme aussi bien 
qu'à l'homme. Chacun le subit ou peut le subir, comme 
Bilitis évoquée par Loùys, comme Anacréon, selon les 
règles de Bernardin de Saint-Pierre, de Paul Bourget 
ou de Georges Ohnet. 

Tous les chemins mènent à l'amour et tous les pré- 
textes lui sont bons : volupté, vice — pardonne ce 
mot, — maternité, paternité. 

Cependant, l'amour n'est ni volupté, ni vice, ni pro- 
création. 
Il est... 

Voici un petit être fragile et anémié, homme ou 
femme. Il a des yeux battus. Ses lèvres sont pâles ; 
souvent la tête lui pèse. La pensée continue le fatigue. 
La langueur le brûle lentement. Il dort mal, il mange 
mal, il pense mal. Il ne sait ni s'habiller ni choisir 
ses mets, ni bien rire, ni bien pleurer. 



DE L AMOUR 97 

Un jour, tout est changé. La couleur revient aux 
joues. Le geste est vif ; l'appétit fait luire ses jeunes 
dents. L'œil est animé. Le petit être court, rit et 
cause. Il a besoin d'être bon et élégant. Il est curieux. 
Il veut savoir et pénétrer la vie. Un papillon l'égaie. 
Une fleur l'intéresse. Il n'évite plus la compagnie. Sa 
timidité et son angoisse se sont dissipées. Il vit enfin. 
C'est l'amour qui est l'artisan de ce retour à la vita- 
lité. 

La matière vivante a besoin de matière vivante. 

La plasticité se réveille par une autre plasticité. 

C'est grâce aux hommes et aux femmes que les 
femmes et les hommes prennent conscience d'eux- 
mêmes. 

L'amour, c'est le sentiment qu'une volonté étran- 
gère nous donne de notre propre volonté. 

Parfois cela vient entre les gens de sexes divers 
parfois entre les gens du même sexe. Cela au fond 
importe peu. 

Dans la vie pourtant, le moindre effort est la loi la 
plus répandue. L'amour entre hommes et femmes est 
le plus facile. Il est pris dans un engrenage très 
complexe et rend la volonté plus fertile avec moins 
d'efforts. 

Et pourquoi cela? Brodons, ami... 

7 



98 LETTRES A ALEXIS 

... Le mâle et la femelle, disent les biologistes, 
c'est le même être dédoublé. C'est possible ! 

Oui... 

Mais je crois que mâle et mâle, femelle et femelle 
peuvent aussi former l'unité. 

Il est ridicule de croire que toute division de la ma- 
tière vivante établit des contradictions. 

Dans le grand drame de la nature, parfois les iden- 
tiques se séparent, parfois les contraires. Supposons 
ceci avant toute autre chose. Cela engage à peu et 
permet de comprendre. Or, comprendre est le fait 
essentiel quand on se met à penser. 

Le sexe paraît tard dans l'embryon. Il est soumis 
à des causes si fuyantes qu'on peut les traiter d'acci- 
dentelles. Canaux de Wolff et canaux de Muller ! (Par- 
donne-moi cette érudition !) L'atrophie des uns ou 
des autres fait l'embryon mâle ou femelle. Il y a aussi 
des êtres qui se chargent à tour de rôle d'être mâle 
ou femelle. L'histoire amoureuse de l'escargot serait 
curieuse, s'il voulait nous la conter. 

La fécondation toute mécanique au début, sou- 
mise simplement aux lois physico-chimiques, devient 
plus tard un acte de volonté. C'est alors qu'apparaît 
l'amour, sentiment très spécial et ayant pour base 
la volupté. 



DE L AMOUR 99 

Cependant la volupté est peu de chose dans l'amour 
fécondateur. 

Elle n'est qu'un moyen pour la volonté de s'exercer 
et de se continuer sous la forme matérielle Plus tard, 
de même que la fécondation devient un acte volon- 
taire, la volupté à son tour cesse d'être soumise aux 
lois de l'espèce. 

Des êtres, aimants et stériles, paraissent. 

La maternité s'octroie dans la vie une place à part. 

La volupté crée aussi un royaume. 

Elles finissent même par se contredire. 

L'école des mères a d'autres règles que l'école des 
amoureuses. 

Je dirai même qu'à côté de la beauté procréatrice 
surgit une beauté nouvelle : la beauté voluptueuse, 
pleine de langueur et de morbidité, qui contredit la 
robuste santé de la beauté qui enfante. Le mâle et la 
femelle se cherchent non plus pour exercer leur vo- 
lonté en continuant la matière, mais en l'affinant. 

L'amour par la volupté permet à la personnalité, au 
moment de la grande joie, de conquérir la solitude 
si nécessaire pour la vie faite de nuances. 

... Ces deux amants vont se sentir profondément 
joyeux quand la volupté leur enlèvera toute idée de 
Tamour. 






100 LETTRES A ALEXIS 

Grâce à la passion stérile, ils exercent leur imagina- 
tion. Leur âme alanguie s'affine. Souvent, ils croient 
sentir dans leur étreinte la présence du divin. 

La volupté, détachée de la matière, donne à l'amour 
une forme plus variée. L'imagination qui guide la 
volupté l'éloigné de plus en plus de la loi procréa- 
trice. On n'aime plus l'enlacement simple. Tout ce qui 
est spécifique effraie et répugne. Le corps tout entier 
se soumet à l'amour. Les amants créent une atmo- 
sphère plus fine pour leur volupté. Ils inventent, des 
caresses et des parfums. Leurs chairs sont macérées 
dans des vinaigres et des huiles afin que rien ne rap- 
pelle la matière. 

L'imagination s'empare de la volupté ; sans elle 
toute jouissance est fade. La beauté devient alors 
purement suggestive. On invente des temples pour 
l'abriter, des divinités pour l'offrir. Paraissent Astarté 
la cruelle ou bien Apollon, dieu des amants. 

Le sexe change de caractère. Sous prétexte d'im- 
mense communion avec quelque immortel, on aime 
à inventer des joies plus éloignées encore de la chair. 
Peu à peu la difformité naît. L'imagination ayant 
perdu tout frein arrive à tuer, à son tour, l'amour. 

En effet, la volupté amoureuse, qui au début fixe 
la volonté et l'affine, finit par la neutraliser et l'anéan- 



DE L AMOUR 101 

tir. On cherche alors dans l'identique la beauté nou- 
velle et on le déforme pour contenter l'imagination, 
lasse et stérile. 

La volupté encore une fois vainc l'amour. Le moyen 
devient but. Ce qui devrait apporter la santé et la 
clarté crée la maladie et la confusion. 

Après la procréation, la jouissance devient désor- 
donnatrice. 

Ainsi veut la loi qui en tout établit la mesure. Sans 
mesure, l'ortie envahit le champ et l'ivraie étouffe le 
blé. Il est plus facile aux sentiments subalternes de 
désorganiser l'harmonie qu'au sentiment primordial 
de veiller à l'ordonnance. 

L'amour, ô Alexis, n'est que la recherche de l'or- 
donnance à travers les volontés. Mais quand l'esprit 
de mesure s'égare, la brutale nature sème le dé- 
sordre ou bien l'insidieuse volupté souille les efforts. 

La beauté, cher ami, est alentour, partout. Pour 
qu'elle devienne humaine, il faut que l'ordonnance 
dirige la volonté. 

Qu'il est beau l'amour de deux êtres vaillants qui 
retrouvent le sentiment de leur vie en s'unissant pour 
créer un nouvel être. Qu'ils sont misérables, les 
amants à qui la matière refuse sa grâce et qui, par 
habitude vont chercher, dans la procréation leur 



102 LETTRES A ALEXIS 

ordonnance. Leurs enfants sont débiles. Ils viennent 
au monde ridés. Ils continuent pendant leur vie l'er- 
reur de ceux qui les ont créés sous prétexte d'amour, 
par la loi de l'habitude. 

Ne doit-on pas couronner de fleurs deux amants, 
hommes ou femmes, qui savent réveiller la chair, 
l'ennoblir et la rendre humaine ? Leurs yeux, leur 
voix, leurs gestes portent des caresses. Leurs regards 
annoncent des volontés merveilleuses, pleines de 
mystère, de tendresse et de douceur. Ils s'aiment à 
cause de la volupté d'imaginer, qui est leur forme de 
vie. Ils rendent possible la divine joie. Ils enlèvent à 
l'existence la rudesse inutile. Ils érigent à la stérile 
jouissance un autel impérissable. 

Voici d'autres, épuisés par la volupté, des amants 
qui ne peuvent plus s'étreindre sans menaces et sans 
colère. Leurs lèvres sont pâles. Leur chair est meur- 
trie. Leur regard est vide. L'imagination qui aurait 
dû les rendre harmonieux crée des laideurs. Ils su- 
bissent la volupté au détriment de leur volonté. 

Oui, Alexis ! L'amour est fécondateur ! L'amour est 
voluptueux ! Cependant ni la volonté ni la procréation 
ne sont essentielles pour le réaliser. 

L'amour, c'est le principe ordonnateur de la vie. 
Parfois l'ordre naît de la matière ; parfois les sens le 



DE L AMOUR 103 

créent. Mais les âmes qui vivent profondément et qui 
cherchent la vertu savent qu'en dehors de ces deux 
formes, il y a l'amour souriant, qui trouve sa volupté 
dans le sentiment de l'harmonie et sa joie dans la pré- 
cision. 

Cet amour est le plus divin et le plus juste. Il est 
l'amitié, plus la grâce. Il naît près des cimes. Il per- 
met de coordonner les forces et les êtres. 

Dans la vie, il n'est ni un autel qui réclame des 
sacrifices, ni un temple où Ton prie. Il est comme le 
fronton du temple intime, le fronton décoré sobre- 
ment. 

Grâce à lui, au lieu de la volupté immédiate née 
du contact ou de l'imagination, paraît la volupté plus 
profonde née de l'harmonie. Elle ignore le vice ; les 
hommes et les femmes deviennent de splendides 
fleurs pour sa guirlande immortelle. L'amoureux par 
harmonie cherche dans chacun sa vérité et apporte 
la joie conformément à sa volonté.' Il rend consciente 
la maternité ; il sait animer la volupté imaginative ; 
il unit dans la même étreinte toutes ces amours. Il 
deviendra même impersonnel. Étant le foyer de toute 
cette vie, il est solitaire sans exaspération. Peut-être, 
que sais-je ! cet amour est-il Tunique ornement de la 
grande solitude, de la profonde mélancolie. Peut-être, 



104 LETTRES A ALEXIS 

que sais-je ! est-il le fronton du temple où il n'y a rien ! 

En tout cas, cet amour est l'adoration de toutes les 
énergies et il ne demande d'autre compensation que 
la précision de chacune d'elles. 

De cette façon il est la vertu, c'est-à-dire la santé. 

Tel est, cher Alexis, l'amour olympien. 

Il n'empêche ni la volupté ni la fécondité. Mais il 
ne leur permet pas de dominer la volonté. Il les sou- 
met à sa loi qui oblige de recueillir tous les soupirs 
et tous les désirs. 

La beauté qu'il prie n'est plus ni brutale, ni sug- 
gestive. Elle est composée de lignes précises. Elle 
est solide et immobile. C'est la beauté de Vénus, de 
Démèter et de Coré ! C'est aussi celle d'Antigone, la 
beauté immuable soumise à la loi parce qu'elle 
exprime toutes les lois. 

Alexis, excuse pourtant cette lettre. Je sais que 
ma solitude est grave, que de mon vivant et peut-être 
après ma mort des malentendus me sépareront de 
toi et de tes amis. Que sais-je ! L'oubli m'engloutira 
peut-être à cause de mon culte unique : celui de la 
Vénus céleste. Mais cet amour auquel je me soumets 
porte en lui-même la graine immortelle. 

Avec ton concours ou sans lui, oublié ou non, 
couvert de lauriers, d'injures ou de haine, je sais que 



DE L AMOUR 105 

ma déesse est juste parce que j'ignore l'envie et 
l'amertume. Aussi, si c'est possible, excuse ma lettre. 
Ton âme est troublée encore. Tu veux dominer Cyn- 
thie et être aimé par Corydon. 

Exaspéré par l'amour charnel, tu t'enfuis dans un 
monde imaginaire. Tu te proclames plein de vices 
mystérieux et de sentiments surhumains, cependant 
que le regard de la première femelle venue te trouble. 
Parfois, froissé par la forme insuffisante de ces deux 
amours, tu vas cueillir la joie en exaspérant ton esprit 
dans le bruit des bouteilles, dans la ripaille, dans les 
éclats de rire qui sonnent fort et ne disent rien. 
Pauvre petite âme sensuelle que la raison inquiète 
sans la dominer! J'espère qu'un jour tu comprendras 
l'amour souriant. 

Après avoir exercé ta volonté en créantla matière et 
en spiritualisant la chair, tu sauras te soumettre à la 
beauté amicale, couronnée deroses, de lierres etd'hya- 
cinthes noires. C'est la beauté divine. Elle dispense la 
force à ceux qui continuent la matière, l'esprit à ceuxqui 
l'affinent et le sourire à ceux qui l'aiment ordonnée et 
silencieuse. Quebénie soit cette heure ! Elle ramènera 
vers moi Alexis, bienveillant et amoureux. 

Nice, 5 avril 1903. 



DE LA BEAUTÉ 



IX 



DE LA BEAUTE 



Tu désires aujourd'hui, cher Alexis, que nous nous 
entretenions de l'art. 

Je voudrais en parler d'une façon heureuse et 
attrayante. Saurai-je ? 

Toute ma vie lui est consacrée. 

J'ai beaucoup souffert pour lui ; grâce à lui j'ai eu 
aussi de grandes joies. 

Mais de quoi faut-il parler : de l'art ou de la 
beauté ? 

Je sais que les discussions et les manifestes de di- 
verses écoles modernes te troublent. 

Désires-tu que nous analysions les manifestes, 
l'esthétique ou la beauté ? 



110 LETTRES A ALEXIS 

Je suis persuadé que ton âme sensible mais altière 
ne se laisse pas entraîner par le verbiage. Tu connais 
le prix de la solitude et du silence. Que nous importe 
la petite vanité des faiseurs de proclamations, leur 
grandiloquente certitude, leur médiocrité belli- 
queuse? 

Il y a des moments où l'art, pour ne pas être englouti 
par la vie, s'accroche à elle en devenant l'art de car- 
refour. C'est alors qu'on fait des déclarations de foi. 
L'heure actuelle n'est pas si ingrate. Aucun danger 
ne menace la beauté. L'art a besoin de solitude, 
d'amitié et de recueillement. Des bavards profitent 
de la discrète gestation des créateurs pour régner 
quelques instants. Cela a peu d'importance. 

Laisse au carrefour l'art de carrefour. Éloigne-toi 
de ces rhéteurs et travaille. Il faut que tu gardes 
pure ta personnalité et que tu la cultives dignement. 
Voilà la chose essentielle ! Ne devance pas l'immor- 
talité ; ne t'impose pas à la gloire. Laissons à chacun 
son rôle ! A toi d'étudier et de bien créer ; à la gloire 
de te couronner. Donne des œuvres que tu crois 
irréprochables et significatives. C'est à l'avenir de 
les juger. 

Un jour, grâce à quelque heureux hasard, tu trou- 
veras des amis, un Platon, un Boileau, un Sainte- 



DE LA BEAUTE 111 

Beuve, qui commenteront tes œuvres, les défendront 
et établiront les règles qui en résultent. 

Ton rôle est de savoir distinguer l'œuvre d'art vraie 
de la fausse, d'éliminer les mauvaises herbes pour 
que les bonnes poussent librement. 

Il te faut une foi négative et un labeur positif. 
D'autres légiféreront... 

Je trouve, en effet, peu de vérité et peu d'indica- 
tions dans les manifestes que les Ion du jour jettent 
à la foule. 

Mais tous deux, étrangers à cette cohue des vanités 
littéraires, nous pouvons à notre aise parler de la 
beauté, de ses lois et de sa science. 

Peu importe, si pendant ce travail, les passants, 
qu'intéresse uniquement le côté grotesque et aven- 
turier de l'art, nous croient inactifs, surannés et voués 
à l'oubli. 

Ami, j'ose espérer que ce qui te préoccupe c'est 
moins la beauté que l'esthétique, moins Aphrodite 
réelle que celle que tu évoqueras. 

Par conséquent il faut avant tout que tu connaisses 
les lois de la beauté. 

N'écoute pas ceux qui te disent : la chose est belle, 
parce quelle est belle, parce qu'on la sent belle, etc. 
La beauté n'est pas un miracle. Elle a ses règles 



112 LETTRES A ALEXIS 

inflexibles, sa raison clairvoyante, son intelligence. 
Elle a des vertus et des défaillances. 

Elle n'est pas intuitive parce qu'on la perçoit immé- 
diatement. Elle n'est ni émotion ni effet de l'émotion 
par le seul fait qu'on la ressent par émotion. 

Il y a des beautés apparentes, comme il y a des 
vérités apparentes. Il y a aussi des beautés superfi- 
cielles, comme il y a des vérités superficielles. 

Je dirai même que la beauté a ses étapes, qu'elle 
est difforme à sa naissance, pure à son apogée, con- 
fuse à l'état de décrépitude. 

Le grand art, ami, c'est de savoir la trouver et 
l'exprimer, selon les lois qui lui conviennent. 

... Un jour, après des ripailles avec des amis, nous 
sommes allés voir danser des femmes. 

C'étaient des danses orientales. 

Il y avait deux danseuses : l'une pâle, nerveuse, 
canaille, faite pour la volupté des yeux ; l'autre, 
ferme, solide, faite pour la vie intime du foyer. 

Je les regardais ! 

L'une, avec ses souliers rouges, des bas de soie 
rouges, sa robe retroussée crânement, était belle. 

Tout contribuait à faire ressortir ses gestes co- 
quins, son corps souple, sa passion nerveuse, sa vie 
désespérée, à fleur de peau. 



DE LA BEAUTE 113 

L'autre était triste, malgré son apparente gaieté. 

Sa danse outrageait l'étofte de sa robe, les plis de 
sa chair, ses regards. 

Ce qui était beau chez l'Aphrodite vulgaire deve- 
nait laid chez cette Junon égarée dans le festin de 
l'amour sans portée. 

L'homme qui aurait saisi le moment admirable où 
la première s'exprimait si bien aurait fait un chef- 
d'œuvre. En peignant la danse de l'autre, il aurait 
tout au plus conté quelque désolante histoire. 

La beauté dans ce cas c'était le moment précis et le 
plus véridique des personnages, le moment qu'il aurait 
fallu isoler des autres, distinguer, saisir et exprimer. 

... Voici un homme derrière sa charrue. Parfois il 
s'arrête, parfois il se laisse aller en songeant à di- 
verses choses ; mais il y a un moment où le travail 
de la terre se manifeste chez lui dans une attitude 
grave. C'est son attitude hiératique. Ses peines, ses 
espérances, ses joies, la rudesse de son travail et la 
tendresse de sa vie domestique — tout ce enfin qui 
le constitue — s'exprime dans cette attitude. Celui 
qui fixerait cet instant sur une toile créerait une 
œuvre immortelle . 

Je me rappelle une merveilleuse journée de février 
dans la Beauce et un coucher de soleil à Nice. 



114 LETTRES A ALEXIS 

J'ai vu beaucoup de couchers de soleil et de jour- 
nées de printemps dans les deux pays. 

Les deux journées dont je te parle étaient les jour- 
nées les plus complètes de ces pays. 

Une buée bleue enveloppait les champs beaucerons. 
Les premières herbes jetaient des tons gais. Les 
buissons formaient de merveilleuses taches. Au loin, 
se dressaient quelques arbres qui semblaient grelot- 
ter. La route serpentait, noire de boueetétincelante. 

Loin, en pleine campagne, grandi par le brouil- 
lard, se dressait un homme, derrière sa charrue. 

Il paraissait un géant. Il remplissait l'horizon et 
donnait à ce paysage un sens, grâce à son attitude, à 
ses épaules voûtées et solides, à ses jambes longues 
et nouées, à sa tête d'oiseau de proie. 

Il regardait les champs, appuyé sur sa charrue. 

Le ciel semblait tout près de nous et l'homme en 
faisait partie. Il était comme un symbole de ce soleil 
pâle, de ce paysage vaporeux, de la terre veloutée, de 
la route grise, de l'air léger et sans parfums. L'en- 
semble faisait songer à Millet, à Corot. 

Autrement se présenta le paysage niçois. 

C'était après l'orage. Le soleil était couché. De 

gros nuages, menaçants, noirs, pesaient sur le golfe. 

Plus loin ils devenaient plus ténus ; la lumière ve- 



DE LA BEAUTE 



115 



nant de l'ouest les éclairait en brun, en violacé, en 
verdâtre ; c'était une gamme des couleurs violentes 
et tragiques. Au-dessus d'une montagne planait, dans 
le ciel bleu foncé, un nuage rouge. Plus loin, c'était 
déjàlerose; ensuite la douce couleur crémée, pleine de 
charme, et enfin le bleu doré avec de sveltes nuages 
qui le paraient, parmi les palmes et les oliviers. 

Du golfe à la montagne éclata ainsi la puissance 
du midi avec ses teintes sombres, ses couleurs écla- 
tantes, ses taches, ses nuances très douces, son ciel 
de tendresse et de charme. 

Cependant la musique me parut seule capable 
d'exprimer ce merveilleux couchant ! 

... Une fois, sur la clairière, dans les montagnes de 
l'Oberland bernois, je vis un faucheur surpris par 
le soir. Appuyé sur sa faux étincelante, il nous regar- 
dait, tandis que l'ombre enveloppait déjà le paysage. 
Il était comme la statue du Temps. 11 y avait dans son 
attitude de la fatigue, de la fatalité, de la vigueur et 
de l'esprit. 

Tout paysage a son heure d'épanouissement qui 
est l'heure de sa vérité. Il s'agit de la trouver, et alors 
en se soumettant à cette heure primordiale on crée 
une œuvre de beauté. 

Bourdelle, ce merveilleux sculpteur dont je t'ai 



116 LETTRES A ALEXIS 

parlé si souvent, m'a raconté une leçon qu'il a faite 
un jour à ses élèves. 

On copiait un modèle. C'était un homme miné par 
la phtisie, hâve, fatigué. 

Les élèves pour pouvoir bien... dessiner lui avaient 
donné une attitude d'atelier. La misérable loque hu- 
maine était postée selon la tradition du... Gladiateur 
combattant. 

Mon ami vit l'erreur de ces jeunes artistes. 

« Laissez-le s'abandonner à lui-même, dit-il, ne le 
« faussez pas; que ses muscles, que ses os subissent 
(c la loi fatale. Copiez-le dans son abandon. Vous au" 
« rez un beau croquis de mourant à la place d'un 
« mauvais croquis de gladiateur. 

« Vous apprendrez la vérité et vous l'exprimerez. » 

Ainsi parla Emile Bourdelle. 

La matière, quelle qu'elle soit, a son moment véri- 
dique;c'estle moment où elle se soumetàla fatalité. Elle 
exprime alors sa vie, son passé, son avenir, son âme. 

Ne crois pas pourtant que tous les moments soient 
justes ! Il y a des heures de trouble et de chaos qui, 
reproduites, contiennent des erreurs et violentent 
l'art. Les réalistes ont eu le défaut de considérer 
que la vérité est tout ce qui devient. Non, ami ! 

La vérité n'est pas le devenir, mais l'être. La vie 



DE LA BEAUTE 117 

est Tunique sujet de l'art. Mais toute beauté créée est 
statique, elle exprime le moment de tous les mo- 
ments, le parfum même de la vie qu'elle évoque. 



Compare, je t'en prie, le théâtre grec avec le nôtre. 
En Grèce, l'art dramatique s'attache à la légende, à 
la vie essentielle de la Nation. La tragédie concentre 
l'action en la soumettant à des règles. 

Chez nous, on crée une légende... que dis-je, on 
invente une anecdote, on l'agrémente d'incidents 
compliqués. 

Pour suppléer à l'absence de la vérité, on suggère 
des émotions superficielles. 

A quoi bon, tout cela? L'art dramatique est au som- 
met de l'analyse ; il est dans les lettres ce que l'archi- 
tecture est dans les arts plastiques, la symphonie 
dans la musique. 

Il s'agit de trouver dans la vie des personnages 
le moment précis et essentiel. Tout l'art est de le trou- 
ver et de l'éclairer. Si nos auteurs, que Shakespeare 
a délivrés de la beauté antique, s'étaient astreints à 
la vérité juste, ils ne chercheraient que des person- 
nages, des actions et des lieux essentiels. 

Il n'y aurait pas chez eux des héros secondaires, 



118 LETTRES A ALEXIS 

des événements purement descriptifs, des milieux 
seulement pittoresques. On ne ferait pas non plus des 
drames de mystère, des drames de médecine, d'hy- 
giène, de législation ou d'élégance. 

Il est facile de conter une histoire à travers cinq 
actes et avec dix personnages, mais il est difficile de 
reconstruire une vérité en quelques traits ordonnés 
et essentiels. 

Et cependant n'existe-t-il pas, dans la vie, ce qu'on 
appelle le moment décisif, le moment où tout éclate : 
époque, caractères des personnages, milieu de leurs 
actions? Il y a, crois- moi, une ordonnance admirable 
dans ce moment ! Quand il surgit, les attributs 
secondaires disparaissent parce que c'est le moment 
où l'action est prompte, immédiate et sans appel. 

L'art dramatique doit reconstruire ce moment pour 
créer la légende humaine sous ses aspects divers : 
légende universelle, légende nationale ou historique, 
légende contemporaine : l'avenir immuable comme 
Dieu, le passé et le présent. 



Qu'allons-nous pourtant réserver à la poésie ? 
Autrefois, la poésie était l'aboutissant de la grande 
expérience et le résumé de la vie. 



DE LA BEAUTE 



119 



Aujourd'hui, la poésie marque les débuts de la car- 
rière littéraire et exprime tout ce qui n'est ni science 
ni description. 

Quand le cœur est ému et qu'on évoque de douces 
images, on prétend à la poésie. C'est encore elle qui 
chevauche, échevelée, quand la colère emporte l'écri- 
vain. 

Les tendres amours , la méditation , l'angoisse 
contées avec moult images deviennent de la poésie. 

tombeau des clartés ! 

Un jour, on me dit, en me confondant avec les 
aèdes pantagruéliques : Vous qui êtes poète! Avec 
douceur, je protestai: Je ne suis que prosateur! — 
Et pourquoi , me demanda l'aimable successeur 
d'Ovide. — Pourquoi ? fis-je étonné. Mais parce 
que je n'ai jamais fait de vers et que la forme de la 
prose me préoccupe avant tout ! — Les vers, me ri- 
posta-t-il, ne sont qu'une partie de la poésie. 

Je me soumis à cet arrêt, sans murmurer. Cepen- 
dant, cher Alexis, en toute sincérité, je crois comme 
auparavant quele cordonnier fait des souliers et que le 
pâtissier fait des gâteaux. Il arrive qu'on fait de la pâtis- 
serie en forme de souliers ou des bottes en forme 
de croissants. Cela pourtant ne permet pas de manger 
des bottes et de se chausser avec de la pâtisserie. 



120 LETTRES A ALEXIS 

Que notre vie est étrange ! Nous n'admettons pas 
de confusions dans les choses vulgaires, et, de bon 
gré, nous en créons dans le domaine idéal. 

L'art est fait de mesure. Son rôle est d'exprimer 
par des procédés particuliers des vérités humaines, 
sous une forme concise qui à la fois émeut et ins- 
truit. 

L'art c'est l'algèbre des sentiments. 

L'imagination, le raisonnement, la science le 
servent dans l'accomplissement de son but, à sa- 
voir : créer la beauté. 

Il ne s'agit pas seulement de reproduire ce qui se 
passe ou conter la vie intime. Il s'agit, avant tout, de 
faire surgir une vision qui, en émouvant les hommes, 
les dépersonnalise. 

La poésie comme les autres arts a sa mission : le 
vers. Chaque langue et chaque civilisation ont eu des 
vers particuliers. La poésie musicale des Juifs, la 
mesure gréco-romaine, la rime des temps modernes 
ne sont pas des fantaisies arbitraires. Elles révèlent 
le génie d'évoquer les images, de les décrire et de les 
assimiler, selon les lois du temps. 

La nécessité de soumettre la vision à la loi poé- 
tique oblige de choisir les paroles, les moyens et les 
émotions. On a beau dire! On pense autrement en 



DE LA BEAUTÉ 121 

prose qu'envers. Les nuances et les analyses, les ca- 
prices personnels, toute la gamme des claires pensées 
et des justes méditations de la prose disparaissent 
dans la poésie, en se concentrant dans des faits essen- 
tiels, dans des pensées plus finies. Ce qui est idée en 
prose devient simplement valeur en poésie. 

Le poète doit être docile à la loi. En renouvelant 
les images et les sentiments, en déplaçant les valeurs, 
comme disent les peintres, il réforme la poésie et la 
continue. 

Mais gare à lui, s'il emprunte à l'analyse, à la prose 
ses procédés. Il crée alors un art à émotion appa- 
rente, à beauté fallacieuse. 

Ami, aie, je t'en supplie, le juste sentiment de 
l'heure grave que la destinée nous octroie. Nous ne 
sommes plus des barbares. Nous avons la certitude 
de la vie et le sentiment de notre force. Nous ne crai- 
gnons pas la vérité, et nous connaissons les respon- 
sabilités qui pèsent sur nous. 

Allons-nous avoir l'esprit simple d'autrefois ? Al- 
lons-nous jouer à l'invention, à l'innovation ? 

L'époque de Darwin et de Pasteur est passée. 
Aujourd'hui régnent Edison et Roux. Après la re- 
cherche des lois, vient la pratique. Après l'analyse 
vient l'ordonnance. Autrefois aussi, sous le ciel 



122 LETTRES A ALEXIS 

d'Athènes, il y a eu l'époque de Thaïes, d'Heraclite, 
de Démocrite, de Solon, de Parménide, d'Eschyle ! 
Puis,vinrent Socrate, Aristote, Platon, Sophocle etPé- 
riclès. Après la recherche, l'esprit se soumet à l'or- 
donnance. Après les Titans, les Olympiens ont régné. 
Il y a eu aussi deux fêtes de Dyonisos à Athènes : la 
première était la fête de la vigne, la fête de la nature ; 
la seconde, la plus solennelle, était celle de la vigne 
soumise à la loi. C'est alors qu'on portait l'image de 
Dyonisos dans le temple d'Athéné. 

Ah ! pose la couronne sur la statue du Temps et 
prie ! 

Tu sauras alors que notre but est de soumettre la 
vie à la loi et le devenir à la mesure. 

Nous devons créer la beauté et non plus émouvoir. 

Gréer de la beauté c'est exprimer par des signes 
les vérités inaltérables de notre passé et de notre 
présent. 

C'est à notre tour de chanter la gloire de Platon, 
de Sophocle, de Phidias. Nous pouvons — cela dé- 
pend de nous — couronner dignement notre destinée 
comme l'ont fait les Grecs de Périclès, ou bien créer 
d'apparentes beautés à la façon des Alexandrins de 
Ptolémée. 

Il faut, ami, que la poésie chante en parole mesu- 



DE LA BEAUTE 123 

rée les grandes vérités ; qu'elle grave sur les monu- 
ments de la vie des vers que Simonide n'a pu pro- 
noncer; qu'elle égaie les foules avec des paroles 
justes et les amoureux avec de douces cadences. Qui 
mènera bien la charrue sans la chanson? Quel est le 
maître qui rendra solennels les labeurs de chaque 
jour, inconnus de nos aïeux, l'amour qui charme nos 
heures, les nouvelles épousailles, la paternité que les 
autres ignoraient? La poésie soumise à la loi glorifie 
les événements pour répandre, à travers la vie, l'ami- 
tié et la joie. 

Alexis ! Pour ennoblir le devenir qui porte en lui 
tous les germes du bien et du mal et qui, à chaque 
instant, s'évanouit pour renaître, éloigne de toi ce qui 
est passager. Cherche le côté profond de ton être et 
exprime-le selon les règles. De cette façon, tu créeras 
de nouvelles règles, sans annoncer des bouleverse- 
ments qui ne sont que du mélodrame pour des ba- 
dauds de l'histoire. La poésie extrait de la vie les 
principes immortels. Apporte-lui docilement ton être 
destiné à la durée. 



Cependant, nous avons la possibilité de fonder un 
art nouveau. 



124 LETTRES A ALEXIS 

Oui, Alexis ! Comme les Grecs ont posé la loi de la 
poésie, nous devons formuler la loi de la prose. Il 
faut que notre vie d'expérimentation et de science ait 
sa règle, comme la vie d'intuition eut la sienne. La 
prose demande sa loi. Il faut la lui donner pour que 
ceux qui viendront puissent dire : l'Occident a dis- 
paru dignement. Il a trouvé la forme pour l'analyse 
et la recherche. 

Cette forme, il n'y a que deux arts qui l'expriment : 
le drame tel que je l'ai expliqué plus haut, et la dia- 
lectique, mère de toute analyse, soumise à la loi. 

N'allons pas plus loin! Dans ces lettres, je ne veux 
que causer. Causer, c'est susciter la curiosité. 

C'est à toi de t'interroger pour savoir l'art de notre 
beauté à nous, de la beauté du monde qui a surgi sur 
les ruines de Rome, d'Athènes et de Jérusalem. 



Ne t'étonne pas aussi que, quoique tu aimes mes 
pensées, tu ne puisses me classer. Suis-je poète ou 
prosateur, philosophe ou littérateur ? Qu'en sais-tu 
et qu'en sais-je moi-même ? J'ai peu de choses à 
expliquer, à connaître, à démontrer. C'est à peine 
deux idées ou trois ou une. Il s'agit, je crois, d'un 
syllogisme à construire, d'une vérité à formuler, 



DE LA BEAUTE 125 

d'une vérité vieille et qui sans doute n'est même pas 
de moi. Pour la connaître, l'expliquer et la démon- 
trer, il me faut toute ma vie et beaucoup d'efforts. 
Et encore je ne suis point sur que ma propre volonté 
suffise ! Voilà pourquoi je glane à travers les pay- 
sages et les œuvres, les lois humaines et les lois 
divines, à travers les lettres et la philosophie. Voici 
pourquoi dans ma solitude je pense à toi, Alexis! Ah, 
ami. trouver une vérité, quelle victoire pour la pen- 
sée ! Trouver, que dis-je ? Retrouver une vérité pro- 
fonde et L'exprimer, telle est la tâche de mon esprit 
troublé. N'essaie pas de me classer. Je suis simple- 
ment un humble serviteur de ma destinée que je 
voudrais orner d'une pensée, afin que ma destinée se 
confonde avec celle de l'esprit. 

Grâce à ce désir, j'ai de l'inquiétude devant la vie, 
je crains les vérités apparentes. Je puise partout des 
données pour pouvoir évoquer la sévère beauté de 
notre existence : la beauté du devenir soumis à la 
règle. 

Vois-tu la grande joie, l'immense festin de la pen- 
sée, le jour où nous pourrons dire : « Nous avons, à 
notre tour, soumis le hasard à la loi, le devenir à la 
beauté. » Nous verrons alors surgir un art nouveau. 
On n'osera plus confondre la prose avec la poé- 



126 LETTRES A ALEXIS 

sie, comme Ton ne confond pas la peinture avec la 
sculpture. 

L'art de la civilisation mûre est sobre. Il est géné- 
reux. Il n 1 a besoin ni de morale ni de liberté. Il 
abandonne les événements à leur destinée et" cherche 
leur sens profond. 

Tout est vrai, ami ! Mais, dans le vrai, il y a aussi 
de la hiérarchie. L'art, c'est trouver dans les vérités 
qui passent leur loi et leur essence. 

Pour cela, on analyse la vie, on isole les faits, on 
les compare. Ayant trouvé le nœud vital de la vérité 
qui passe, on le reconstruit, selon la règle qui s'im- 
pose : celle de la plastique, de la parole ou du son. 
C'est alors qu'apparaît, parallèlement à la beauté de 
la nature, la beauté créée par l'homme. C'est ainsi 
que se superposent les signes du devenir et les signes 
de la raison. L'art, c'est construire ceux-ci grâce 
à la connaissance de ceux-là. 

Ouand on atteint ce résultat, les antinomies, les 
luttes et les contradictions disparaissent. La forme 
s'accorde avec ce qu'elle exprime. L'esprit et la ma- 
tière se réconcilient. La vertu fraternelle protège le 
vice. L'être et le devenir s'allient. L'inconnaissable 
devient amical. La science sourit. C'est la paix. 

La vraie beauté l'annonce toujours. La paix est la 



DE LA BEAUTÉ 127 

base de l'art, une paix qui répand ses bienfaits sur 
nos joies et sur nos souffrances, sur la mort et sur 
la vie, sur un songe et sur un combat. 

Le voilà le principe de la beauté glorifiée dans les 
temples d'autrefois, et que nous devons inaugurer 
en plein soleil parce que notre temple est plus vaste 
et parce que le ciel forme ses voûtes. 

Aime la beauté, Alexis ! Elle rendra beaucoup de 
clarté à ton âme. 

Aime la beauté, ami ! Elle te révélera la nouvelle 
fatalité, plus sobre que Némésis et plus juste aussi. 



Ami, ami! qu'il est difficile de nous soumettre aux 
Charités. Nous avons tant d'inutiles tourments. Notre 
ennui a de sinistres grimaces. Nous voudrions aimer, 
être aimés, vivre, créer, jouir, songer. 

Or, celui qui crée est un pauvre hère. Il permet 
aux autres d'en jouir, mais il est privé des fruits 
merveilleux que la beauté destine aux hommes. 

Ne te laisse pas surprendre ! Connais ta volupté ! 
Veux-tu être le Silène dont parle Soerate, le coquil- 
lage informe qui cèle la perle ? Veux-tu cueillir les 
perles et jouir de la vie comme Alcibiade qui ne se 



128 LETTRES A ALEXIS 

refusa ni l'amitié des sages, ni la gloire de l'homme 
de guerre, ni la renommée d'un galant. 

Ne confonds pas la tragique destinée du Créateur 
avec la merveilleuse joie du passant. 

Serviteur de la beauté, baisse la tête devant le 
Sphinx et supplie-le de t'accorder son sourire. 

Enfant destiné à vivre en beauté, porte l'offrande 
à Aphrodite, aime les somptueuses fêtes et la gloire 
du jour... Mais, de grâce, Alexis, cher Alexis, ne 
blesse pas ton âme en croyant que l'art admet dans 
son sanctuaire celui qui aime autre chose que lui. 

La beauté est cruelle. Elle demande que son zéla- 
teur soit un pauvre bonhomme. Ton amour lui 
appartient ; ta renommée doit la servir ; ta fortune 
n'est qu'un prétexte pour la glorifier. Toutes les 
magnificences que tu concevras ne t'appartiendront 
pas. 

Adolescent au front pensif ! Pour éviter l'amer- 
tume, choisis entre la sombre solitude de Dante et la 
joyeuse vie de ses princes. L'une et l'autre créent 
l'égale vertu, à condition qu'elles soient à leur place. 

Si tu confonds les deux fonctions, ta beauté man- 
quera de grâce, de durée et de gravité ; quant à ta 
passion, elle aura des tourments inutiles et éclatera 
souvent en de vaines imprécations. 



DE LA BEAUTE 129 

Le devoir de celui qui vit pour créer la beauté 
humaine est de connaître sa place parmi les hommes. 
Or, le gardien du temple n'est pas le fidèle qui prie, 
et le dieu de l'amour ne peut aimer que Psyché voilée 
par les ombres. 

Adieu, Alexis ! Sois toujours prêt à confondre ta 
vie avec ta pensée et à soumettre ta volonté à la 
destinée. Adieu ! 

La brise du matin pénètre dans ma chambre. La 
lampe pâlit. Les oiseaux gazouillent déjà. La beauté 
suggestive, beauté par profondeur et par masse, dis- 
paraît. 

Bientôt le soleil se lèvera et dispersera les gri- 
sailles de la nuit. Il donnera du relief, de la couleur 
et de la chaleur à ce qui demeure informe dans les 
ténèbres, et fera naître la pure beauté du jour. 

Le soleil crée le grand art, précis et mystérieux 
comme le nombre. 

J'éteins ma lampe et je termine ma lettre en Ren- 
voyant le salut du premier rayon du jour. 



Paris, Mai 1903. 



DE LA DESTINÉE 



DE LA DESTINEE 



Je te disais un jour que je voulais t'entretenir du 
mystère de la disparition de l'être vivant, de la 
légende de Phénix, de l'histoire de Faust, de ce, enfin, 
qu'on appelle la destinée. 

Diverses préoccupations m'empêchèrent jusqu'à 
ce jour de réaliser ma promesse. 

... La destinée pourtant nous talonne. L'angoisse, 
la paix, l'ennui, la certitude enfin que des lois in- 
flexibles régissent l'existence, amènent la pensée 
devant le grand mystère de la vie, celui de la des- 
tinée. 

On s'arrête au bord de l'abîme. Est-ce l'abîme ? 
On se laisse choir sur une pierre, dans l'immense 



134 LETTRES A ALEXIS 

prairie, sur un rocher qui se penche au-dessus de la 
mer toujours frémissante. On contemple d'un œil 
calme les brisants, le ciel, la terre. 

L'espace insondable semble glisser dans la pupille, 
mordre la chair, envelopper la raison. 

On les épouse, les espaces incommensurables des 
cieux, des eaux, des airs. Ensuite, on revient à l'âme 
intime. On la voit en face de l'immensité ; on prie le 
silence de l'accueillir. 

C'est le rêve de la destinée. 

Qui sommes-nous? Où finit la vie? Où mène la 
mort? Quelles sont les joies à cueillir? Et les dou- 
leurs ? Pourquoi faut-il qu'il y ait des joies et des 
douleurs ? A quoi bon vivre ? Qu'est-ce qu'est la vie? 

Voilà la mer. On peut mourir. Alentour tout invite 
à l'anéantissement. L'onde noire fascine. On rêve, 
on médite et on continue à vivre. Demain on reverra 
la prairie, les rochers, la mer. Ce soir on regardera 
les étoiles et probablement on ne songera à aucun 
mystère. 

C'est la destinée. 

Mais pourquoi, de grâce, pourquoi tracer ces 
lignes ? Pourquoi adorer Phénix et chérir Faust? 
Pourquoi faut-il traîner la vie pénible, parsemée de 
larmes, meurtrie par la solitude ? Pourquoi vivre 



DE LA DESTINÉE 135 

sans connaître d'autre but accessible à l'imagination 
humaine que celui imposé par la vanité ou par le 
désir ? 

C'est un grand problème. C'est aussi peut-être le 
problème le plus vain. La grandeur est souvent syno- 
nyme de l'inutilité. 

On sait l'inanité de tout effort: on connaît la fatale 
loi, la fin inévitable. 

On n'ignore pas que le temps efface les meilleurs 
souvenirs et que les cités glorieuses d'autrefois ne 
sont qu'un amas de pierres. On le sait et on continue 
à vivre. 

La mort ne peut rien contre la volonté de chacun. 

La vie, c'est notre propre affirmation. La mort est 
celle des lois inconnues, universelles. L'une et l'autre 
ne peuvent se restreindre mutuellement. 

Tout être croit à son destin particulier. L'humble 
marchand, le dictateur, l'écrivain s'assignent un rôle, 
un rôle important. 

Et parmi les peuples civilisés ou barbares, quel 
est celui qui se refuse l'avantage d'une mission 
exceptionnelle, basée sur la tradition, sur l'histoire, 
sur la religion ? 

« L'homme est la mesure de tout » dit Prota- 
goras. 



136 LETTRES A ALEXIS 

Les modernes se contentent d'une maxime plus 
simple : « Je suis le but de tout en ce qui est utile 
pour les autres et en ce qui leur est nuisible. » 

L'individu paraît livré à lui-même et à sa volonté. 
Rien ne l'attache à la vie universelle. 

Ni le temps passé ne l'inquiète, ni le présent ne le 
trouble. Il veut! Cela doit suffire à l'univers puisque 
cela a le don de le satisfaire, lui l'individu, « un et 
indivisible ! » 

... Cet américanisme ! 

On construit des machines meurtrières ; on amasse 
d'immenses fortunes. Dans une soirée, on atteint 
l'apogée de la gloire, de la fortune, de la puissance 
qu'autrefois on parvenait à gagner par un effort de 
plusieurs générations, durant maints siècles. 

On exalte la volonté. « Je prévis », « Je sus », 
« Je voulus », dit-on. Un jour pourtant la puissante 
machine saute, la tourmente balaie les fortunes qui, 
dans leur énormité, paraissaient immortelles ; la 
gloire d'hier est remplacée par une gloire nouvelle, 
aussi superficielle que l'autre et aussi encombrante. 

Devant les ruines inattendues, on est ahuri, cœur 
meurtri, âme troublée, jugement faussé. 

La volonté que ne mitigé ni la raison, ni la pru- 
dence s'exerce sur trop de biens. On ne pense pas 



DE LA DESTINEE 137 

assez à l'anneau de Polycrateet aux malheurs de Job. 

La personnalité jongle, sans mesure, avec le des- 
tin. A certain moment, le destin, à son tour, dispose 
d'elle. 

... Et ce milliardaire que l'or a ébloui? Il sentit 
entre ses mains la force anonyme, immédiate : l'or 1 
C'est un pouvoir qui n'a pas de passé. Il est comme 
la vague ; il va et vient ; il crée et détruit. Rien ne 
l'attache à celui qui le possède. Aujourd'hui for n'a 
même plus le charme qu'il a eu pour un Gobseck. 
Il n'a pas non plus l'attrait mystérieux quexerce la 
terre sur le paysan ou le château sur le seigneur. 

L'or est un vrai fief en l'air, sans fondements en 
bas, sans voûte en haut, sans limite. Il roule, en 
exaltant les volontés. Il donne aux gens l'idée de 
leur propre puissance. 

Notre milliardaire rêva de conquêtes. Il fréta un 
yacht et partit pour happer l'Afrique. 

Le soleil, le terrible soleil alluma son or. Le maître 
devint fou. 

Te rappelles-tu aussi l'histoire de ces deux officiers 
aventuriers, V... et Ch..., qui se crurent suffisamment 
forts pour rompre avec leur pays, avec la tradition 
et pour partir à la conquête du pouvoir : terre 
d'Afrique et chair de nègre ! 



138 LETTRES A ALEXIS 

Ils étaient fort doués. Ils ont eu quelques succès. 
Par un coup de chance leurs parents montèrent 
très haut, dans l'échelle sociale. Cela troubla les 
braves ! Ils crurent être des héros et ils finirent misé- 
rablement. 

Et ce jeune avocat S... qui, pauvre hier, à vingt- 
sept ans par un coup de hasard cueille une grosse 
fortune, devient maître écouté du barreau de Paris, 
membre avisé d'un parti, député contre un candidat 
puissant et à vingt-huit ans, en pleine gloire, pris 
d'un accès de fièvre, saute par la fenêtre et se brise la 
colonne vertébrale ! 

La volonté a perdu son orientation. Elle est deve- 
nue grotesque et démente. Appliquée à mille choses, 
évoluant parmi mille prétextes, dans le bruit de la 
lutte et de la passion, digne dune table de jeu, elle 
est trop solitaire et exclusive. 

Un jour l'accalmie vient. Dans le silence on com- 
prend l'irréparable solitude. On s'affole et on suc- 
combe. 

Ami ! Nous nous croyons maîtres des lois, maîtres 
de la vie, parce que nous n'apercevons pas les vraies 
lois et parce que la vie que nous dominons est super- 
ficielle. 

Lèvent souffle, parfois une brise ! La toile se sou- 



DE LA DESTINÉE 139 

lève à peine. Mais cela suffit pour entrevoir la 
vérité profonde et... le gouffre. 

Les corsaires grecs, les conquérants normands, 
les capitaines espagnols appartenaient à leur clan, à 
leur patrie, à leur culte. Ils arrivaient sur la terre 
conquise, déjà formés en cellule sociale. Ils appor- 
taient sur un sol nouveau des mœurs et du sang de 
leur pays. Ces bravi continuaient le destin. Nos con- 
quérants ignorent la fatalité de la famille de Laïus 
et les lois du temps. Ils rompent, imprudemment, 
le cordon ombilical qui les attache à un groupe hu- 
main. Ils sont réellement seuls et s'évanouissent 
facilement. 



Cependant il y a des lois inexorables qui dirigent 
toute lignée humaine. Il y a des familles et des na- 
tions qui, subitement, s'effondrent. Les fléaux, le 
suicide, la ruine, la folie, tous les hasards malheu- 
reux assaillent la race damnée. Le deuil l'enveloppe. 
Le laurier est remplacé par le buis. Après les chants 
d'allégresse retentissent les lamentations funéraires. 

Entraînés par le courant de la vie quotidienne, 
isolés par les événements infinitésimaux de l'exis- 
tence, nous croyons échapper à ces lois. 



140 LETTRES A ALEXIS 

Elles, pourtant, agissent sans trêve, mystérieuse- 
ment. 

Dans les peuples vieux qui gardent leur pureté, 
bohémiens, juifs, fellahs, tribus montagnardes d'Ita- 
lie et de Grèce, la loi du destin s'exerce avec osten- 
tation. 

Dans les familles qui n'ont pas égaré leur filière, 
familles de vieille souche : les Stuarts et les Bour- 
bons autrefois, aujourd'hui les Habsbourg, les princes 
de Bavière, les Montalembert, les Hohenlohe, les 
Potocki, chez des magistrats de père en fils à Poi- 
tiers, chez des agriculteurs établis depuis des géné- 
rations en Beauce, chez des marins bretons qui 
luttent contre la mer depuis des siècles, chez quelques 
Génois ou Vénitiens, vieux loups de mer, pirates 
ou banquiers, on constate souvent la poussée subite 
des désastres. C'est la fatalité qui surgit palpable 
dans ses malheurs multiples, déraisonnes et que rien 
ne peut ni vaincre ni éviter. 

Elle n'apporte pas des maux seulement. Parfois, 
c'est la victoire qui triomphe. La vie et la prospérité 
resplendissent. Tout effort est couronné d'un succès. 
Parfois c'est la mort mélancolique, la douce con- 
somption qui éteint toute une tribu d'âmes exquises. 
Des aiglons meurent lentement dans de vieux castels 



DE LA DESTINEE 141 

qui, peu à peu. tombent en ruine. Le lierre et la 
mousse couvrent déjà ce qui vit encore. 

Ah ! cette notion gothique qui a trop personnalisé 
l'homme et trop abstrait l'individu. Le malheureux 
avec sa légende du péché originel et de la rédemp- 
tion se crut libre. Tout n'était qu'affaire entre Dieu 
et lui. 

Plus tard, la science a détruit la légende. Elle a 
mis l'homme en face de la vie ; au nom du détermi- 
nisme, elle Ta autorisé à ne pas se fier à lui-même 
et à subir docilement les indications du hasard, à 
condition qu'il fût conséquent. 

La fatalité antique disparut. La volonté nouvelle 
naquit. Qu'apporta-t elle ? En vérité, très peu de 
chose, quelques essais à peine. 

C'étaient des essais brutaux, des chocs entre forces 
aveugles. La personnalité humaine n'a pas recons- 
truit l'harmonie détruite par la notion gothique. Elle 
est devenue encore plus indéfinie, plus fluide. On a 
repoussé dans l'infini ses limites. 

L'univers et ses lois, disaient les prophètes, sont 
les indices de la volonté indomptable de l'homme. 
Protagoras s'est trompé ! Eux à leur tour ont déformé 
l'idée du sophiste d'Athènes. 

Est-il juste, cet infini de la puissance humaine, 



142 LETTRES A ALEXIS 

dans la vie et dans la pensée. La science ne peut pas 
tout comprendre. La religion ne peut non plus tout 
expliquer. 

L'une cherche des rapports entre les choses : 
causes et effets. L'autre coordonne les hasards : des 
effets sans cause. Mais au-dessus des effets sans 
cause, au-dessus de l'enchaînement entre événe- 
ments, enchaînement que Bacon a défini dans ses 
quatre lois, il existe la loi de l'ordonnance, le prin- 
cipe même de la vie. 

Toutes ces causes ne sont pas de vraies causes ! 

Tous les effets ne sont pas des effets nécessaires, 
tout en restant des effets déterminés. 

Parmi les hasards, ami, il y en a qui appartiennent 
à la nature intime et qui ne sont que des lois in- 
connues. 

Les dieux ont leur limite. Dieu unique n'est pas 
la loi unique. 

Je doute, cher Alexis, que le libre arbitre et le 
déterminisme soient suffisants pour ordonner l'exis- 
tence. 

Dans la vie, il y a plus que la volonté et plus que 
la nécessité. Chacun porte en soi sa propre carrière. 
On paraît libre, parce que la destinée se sert des 
apparences multiples pour se réaliser en chacun de 



DE LA DESTINEE 143 

nous. Sa nature n'est pas atteinte, que l'homme 
devienne peintre ou soldat, prêtre ou brigand, juge 
ou voleur. Ni la logique apparente de la volonté, ni 
la soumission aux lois nécessaires, ne sont organi- 
quement pures. On invente une notion de bonheur. 
On la croit nécessaire quand elle se réalise. Dans le 
cas contraire, on s'accuse de faiblesse ou bien on 
maudit le monde. On pense qu'on est fait pour ceci 
ou pour cela. On dit que la température détermine 
un sentiment et la digestion tel autre. On oublie que 
le choix de tous les moyens est prédestiné et que leur 
emploi est fixé par des lois profondes. 

... Alexis ! Il est difficile de parler de ces choses. 
Faisons l'école buissonnière. Cueillons des idées, en 
promeneurs paresseux et curieux. La précision naî- 
tra. J'en suis sûr ! Le hasard ne sera qu'apparent. Nos 
préoccupations guideront notre charmante flânerie. 

Buckle,le grand historien anglais, avait l'habitude 
d'annoter ses lectures. Il disait que, sans savoir avec 
précision l'opportunité d'une annotation, il pressentait 
son utilité. Souvent, un fait annoté depuis des années, 
une idée cueillie par hasard devenaient indispen- 
sables. Buckle prenait ses cahiers, retrouvait ce dont 
il avait besoin et l'utilisait avec profit pour sa dé- 
monstration. 



144 LETTRES A ALEXIS 

Cela ne prouve-t-il pas qu'au moment de l'anno- 
tation le plan de sa pensée était déjà en puissance 
dans son cerveau ? Cela ne prouve-t-il pas aussi que 
les lois de l'histoire qu'il a formulées et celles de son 
entendement étaient presque identiques ? 

« Il vint au monde avec sa philosophie de l'his- 
toire dans les veines. » Il aurait pu l'exprimer sous 
une forme ou sous une autre, comme écrivain, comme 
financier ou comme politicien, mais fatalement il 
l'aurait faite. 

Il y a des chiromanciennes, des somnambules qui 
essaient de prévoir. Il arrive que des mensonges, des 
flagorneries, des indications générales suppléent à la 
vérité. Le fond pourtant est juste, dans ces histoires 
de bohémiens. 

Tout homme lit l'avenir, à sa façon et selon ses 
moyens. En regardant l'enfant naître, on sait quel 
sera son sexe durant toute son existence. 

On peut, souvent, prévoir si l'enfant sera brun ou 
blond, grand ou petit, joli ou laid. 

Ce que je te dis est affreusement banal, n'est-ce, 
pas, ami? Or, c'est en partant de cette loi évidente 
que nous arriverons plus haut. Patiente, Alexis, et 
nous aurons notre petit vertige. 

Le médecin devine des maux qui n'existent pas 



DE LA DESTINEE 1-15 

pour le vulgaire. En regardant la figure réjouie d'un 
joli garçon, un vieux praticien un jour dit : « Avant 
cinq ans, il aura un lupus. » Et l'adolescent a eu son 
lupus. Des faits d'ordre expérimental permirent au 
médecin de voir le mal là où l'œil profane n'aperce- 
vait qu'une santé florissante. 

Il existe des maladies qu'on appelle des diathèses 
et dont on prévoit les conséquences héréditaires. Il 
y a des fatalités dans le sang, des fatalités palpables. 

Ce qui est exceptionnel comme morbidité, laisse 
entrevoir dans l'état normal des lois indélébiles. 

Les hommes à peau blanche et à poil roux sont 
portés à la tuberculose. Les Juifs ont des dispositions 
pour l'arthritisme. Chaque pays a sa mortalité carac- 
téristique. 

Le docteur Mosso a fait des études sur la ligne 
graphique de la fatigue. Il a observé que cette ligne 
subissait peu de fluctuation malgré l'âge, les diverses 
professions, les états morbides généraux. 

La loi d'usure est différente pour chacun de nous 
et elle ne change pas d'une façon appréciable. 

*11 y a des gens que le collège use, que le service 
militaire déforme, que des fièvres transforment tota- 
lement. 

J'ai connu un ami qui, malgré deux maladies mor- 

10 



146 LETTRES A ALEXIS 

telles qu'il soignait fort peu, malgré une mauvaise 
éducation, malgré enfin la misère quotidienne, se 
portait merveilleusement et faisait des poèmes admi- 
rables. 

Mais quand par le mariage il eut mêlé à sa pas- 
sion spirituelle les vertus matrimoniales l'usure or- 
ganique se déclara. Son œuvre subit des atteintes 
graves, et il mourut comme l'oiseau libre qui brise 
ses ailes contre les barreaux de la cage. 

Je connus aussi un jeune homme qui, par la vo- 
lonté de son père, dès l'âge le plus tendre, fut voué 
à la pensée. A vingt-cinq ans, il était chétif et lan- 
guissant. Il rencontra une belle fille robuste ; il 
l'aima. Il abandonna la vie spirituelle. Livré aux lois 
du mariage, il fit de beaux enfants, acquit une ro- 
buste santé et connut la gaieté. 

Le premier trompa la médecine, parce que la vie 
physique n'était pas l'élément essentiel de son être. 
Du jour où il s'attela à cette existence, sa vie subit 
les maux dont il portait les germes. Le second faillit 
succomber à la loi de l'hérédité de la profession. Il 
échappa et put subir la sienne. Il devint bien por- 
tant. 

Pense aussi aux mystères de l'écriture ! La main 
inexperte de l'enfant trace déjà des signes dont le 



DE LA DESTINEE 147 

caractère général se reproduira à l'âge mûr, pendant 
la vieillesse. Je ne sais pas si les « barres sur les t » 
signifient ceci ou cela, mais je sais que le caractère 
dune écriture change peu. 

Tu connais aussi les données anthropométriques 
du docteur Bertillon. Aux États-Unis, il y avait eu un 
détective qui savait, d'après l'empreinte de la chaus- 
sure, au bout de dix ou vingt ans, reconnaître le 
criminel qu'il recherchait. 

Il y en a qui reconstituent la personnalité d'après 
la voix ; à d'autres un regard suffit. 

Guvier, et à sa suite d'autres paléontologues re- 
construisent, sur la vue de quelques os, l'aspect de 
l'animal tout entier. 

Des chimistes, épris de la théorie de Lothar Mayer 
et de Mendeleieff, prévoient des corps chimiques et, 
ce qu'il y a de plus curieux, les découvrent parfois, 
selon leurs prévisions. Si je ne me trompe pas, le 
germanium ou le palladium furent décrits avant 
d'être découverts. On a prévu Uranus avant de la 
découvrir. 

Pourquoi la personnalité serait-elle moins docile 
aux lois? Elle est une entité parmi d'autres entités, 
dont elle procède. On peut la connaître : c'est-à-dire 
parfois la deviner dans ses lignes indestructibles que 



148 LETTRES A ALEXIS 

rien ne changera et qui constituent le vrai carac- 
tère ! 

Tout sert à deviner la personnalité humaine : 
mains, voix, crâne, démarche, regard, écriture, che- 
veux, parce que tous ces faits portent l'empreinte de 
l'individualité et de ses lois. 

Cette empreinte n'est pas reconnaissable à tout 
instant et pour tous les yeux. 

Il y a des conditions pour voir et pour prévoir. 
Chacun de nous a des éléments si personnels que ni 
le temps ni les maladies ne les effacent. 

Ces éléments, parfois, survivent à l'individu. Ils 
se continuent avec son cadavre, avec les souvenirs, 
avec les monuments qu'on érige en son honneur. 

L'ensemble de ces éléments, réduits comme les 
corps chimiques simples, constitue la loi fatale de la 
personnalité. 

Les connaître un peu, c'est prévoir l'avenir dans 
ses lignes importantes ; les connaître bien, c'est con- 
naître l'avenir. 

La fatalité vient avec la naissance. Cependant la 
vie la vêt souvent de telle façon qu'on se trompe sur 
sa nature. La volonté, Alexis, c'est le droit de tra- 
vestir notre fatalité pour le veglione quotidien. 

Elle demeure, que nous soyons riches ou pauvres, 



DE LA DESTINEE 149 

heureux ou malheureux, parce que sa nature peut 
exiger le bonheur ou le malheur, l'infortune ou la 
richesse. 

Cela peut être essentiel; souvent aussi cela ne 
signifie pas grand'chose au point de vue de la fatalité 
propre de l'individu. 

La matière vivante, dès sa formation, porte en elle 
toute sa vitalité et toutes les possibilités qu'elle ne 
saura dépasser. 

C'est ainsi que certains peuples ne meurent pas ! 

Je ne désespère pas de voir un jour les fellahs re- 
prendre l'ancienne histoire des Pharaons. 

... D'autres peuples s'évanouissent comme de la 
fumée. Que reste-t-il de tant de peuples mentionnes 
par Strabon et par Tacite ? Tout a disparu : archi- 
tecture, art, parole ! 

...Il y a aussi des journées de désastre et des jour- 
nées de victoire. Cela tient moins au chiffre treize 
ou à un tel jour de la semaine qu'à l'état général, 
insaisissable de l'individu par rapport au monde cos- 
mique. 

Il y a des êtres qui ont l'âme tragique. Ils sont 
menacés en pleine paix. Ils courent des dangers sur 
la grande route. Leur vie est remplie d'aventures 
invraisemblables et souvent sanglantes. 



150 LETTRES A ALEXIS 

D'autres, malgré les malheurs apparents, passent 
paisibles, sans incidents. 

Il y a des gens heureux au jeu, d'autres heureux 
en amour. Il y en a qui sont victorieux dans les 
batailles intellectuelles ou dans les grands carnages 
humains. Il y a aussi des êtres si bien organisés 
qu'ils sont vainqueurs en tout, jusqu'à ce qu'un 
désastre imprévu et sinistre intervienne pour abattre 
tous leurs lauriers ! 

Tu as rencontré, doux Alexis, des êtres intelligents, 
beaux, faits pour le bonheur et la victoire. Malgré 
tout, ils ne réussissent pas ; ils meurent ignorés et 
solitaires. Ils ne savent pas imaginer la vie, combiner 
inconsciemment les milliers de faits de l'existence, 
éviter les innombrables futilités qui la constituent. 

D'autres, médiocres, réussissent, sans trop de ruse, 
simplement. Ils ont le sentiment de leur vie ; ils 
savent plaire inconsciemment ; leur image se grave 
dans la mémoire de ceux qui les rencontrent. On 
pense à eux, malgré eux. Ils vivent. 

... Au dessus de Dieu et de la loi déterminante, il 
y a la loi fatale. C'est la Némésis d'un autre ordre 
que celle des Grecs. La nôtre est en nous. C'est l'en- 
semble des qualités primordiales et simples de notre 
être vivant. 



DE LA DESTINEE 151 

Rien ne peut la changer, rien ne peut la détourner 
•de sa voie. 

Malgré l'apparence de liberté, chacun, dès sa nais- 
sance, la subit. 

La connaître, c'est connaître son destin. Elle est 
l'hérédité, la loi du climat, du sang. Elle est le ré- 
sumé de chacun de nous. Elle exprime notre passé 
le plus lointain ; elle définit notre présent ; elle con- 
tient notre avenir. 

Ah ! la connaître ! la connaître ! Qui sait pourtant 
si la lumière n'aveuglerait. Les êtres précis troublent 
notre kermesse. Excepté les moments tragiques de 
notre vie, nous évitons les devins de leur propre 
âme. Ils inquiètent. Malgré eux, ils portent des clartés 
qui nous empêchent d'avoir des souffrances faciles 
•et de ne pas nous pencher sur le miroir fatal. Le fri- 
vole oubli, l'inconsciente légèreté amènent des dé- 
sastres graves. Mais ce sont des désastres lointains. 
Ils n'éclatent pas sur le champ. 

A quoi bon alors se troubler, n'est-ce pas, Alexis ? 

Isis ne permet pas qu'on soulève son voile. Les 
hommes n'aiment pas, du reste, à le soulever. Lais- 
sons à chacun son désir ! Que notre ignorance nous 
rende aimables. 

Alexis, ne cherche pas ton destin. Cependant, si 



152 LETTRES A ALEXIS 

tu aimes les êtres dans leur forme juste et belle, vite, 
vite arrache à la sombre divinité son masque. Ne 
crains pas ton miroir. L'image que tu verras se reflé- 
tera dans tes yeux, dans toute ta figure. Les joyeux 
compères et les joyeuses commères reculeront. Mais 
quand une souffrance les étreindra, une grande souf- 
france, ils te chercheront. Quand l'ennui profond les 
surprendra, ils frapperont à ta porte. Ayant perdu 
fortune ou maîtresse ou enfant aimé, ils voudront 
t'entendre parce que tu les consoleras. 

Aussi, quand après les bacchanales des doctrines 
et les élucubrations des œuvres spirituelles ils sen- 
tiront leur raison flottante, incertaine, une misérable 
raison sans sagesse et sans certitude, ils sauront 
trouver le sentier qui mène chez toi. 

Tous ceux qui vivent enfin selon leur bonne loi et 
qui pratiquent la haute vertu d'être eux-mêmes t'ai- 
meront. 

Ainsi tu connaîtras des gens bien intéressants ! 

Déchire le voile d'Isis ! Il vaut mieux connaître le 
destin au prix de la grande solitude que de se pava- 
ner béatement en grotesque travesti. 

En admettant l'existence de la fatalité, on envisage 
autrement la vie. 

On cherche l'ordonnance dans les contraires, la 



DE LA DESTINEE 153 

ligne stable dans le devenir, le point immobile dans 
ce qui change, le nœud de tout ce qui est, en nous 
et autour de nous. 

Reconstruire ces points, les décrire, les montrer, 
c'est inaugurer la beauté du destin le plus doux, 
quoique le plus inflexible parmi ce qu'on qualifie de 
ce nom. 

Assez de toutes ces libertés, Alexis ! Soumettons- 
nous à notre loi, cherchons-la avec amour et sagesse. 

L'existence n'est que la recherche du destin parmi 
les variétés de la vie. 

La vitalité, c'est de le trouver approximativement 
et de le subir. 

La destinée n'est pas un mystère. Elle est la beauté 
de chacun de nous, la beauté de ce paysage, la beauté 
de ce fleuve. 

Elle est partout. La vraie beauté, faite de sagesse, 
vient d'elle. Grâce à elle, les Égyptiens ont écrit le 
Livre des Morts et ont fait d'impérissables statues. 

C'est encore grâce à elle que l'ouvrier antique a 
modelé des figurines merveilleuses et que Sophocle a 
créé ses tragédies impérissables. 

Autour de toi des injustices sont commises. — Tu 
protestes ! La part de bonheur qui t'est due t'échappe ! 
— Tu gémis ! Tu te débats entre ton ennui et ta pas- 



154 LETTRES A ALEXIS 

sion. — Tu maudis ! La destinée cependant t'enve- 
loppe. Soumets-toi à elle. 

Sois docile à sa loi. 

Ne te trouble pas, ami ! 

Tu ne sauras vaincre ce qui est au-dessus de tout 
mystère, de toute sagesse : ton destin d'être vivant, 
marqué en toi depuis des siècles, ton destin qui n'a 
d'autre but que celui de s'accomplir. 



Il y a une loi qui règne, loi tortueuse, impitoyable. 
On la connaît parfois par ses effets. Souvent elle con- 
duit sans qu'on le sache. 

L'univers est si grand ! Tant d'êtres grouillent sur 
les routes, dans les rues. Cependant on est seul. 

La guerre crée la vie. La guerre détruit la vie. Elle 
pèse sur la destinée. Elle réveille des appétits. On se 
culbute. On s'aime. On est si seul ! 

Le champ de bataille est immense. Il y a de nom- 
breux alliés, des amis et des ennemis inconnus. On 
est seul. 

Le temps travaille sans trêve et use la vie. La fin, 
n'importe laquelle, s'approche. Le champ de bataille 
est immense et nous sommes si petits. 



DE LA DESTINEE 155 

Au-dessus de Pierre, de Jean, de Marie, n'y a-t-il 
rien ? Ne pourrais-je trouver un allié silencieux qui 
m'écouterait avec complaisance, qui me permettrait 
d'appuyer la tête en toute sûreté contre sa poitrine ? 

... Déjà le front se déride. Les lèvres se plissent. 
Le regard quitte la terre. Il rôde à travers l'infini. 
On lève la tète. Les mots se pressent, n'importe les- 
quels. Ils sont tous sacrés. Puis, on ne sait pas com- 
ment, on courbe le front et on murmure la prière : 
« Dieu, Toi qui es dans les deux... n 

On veut Dieu lointain. On le désire pour ne pas 
être livré à la démence aveugle, au hasard, aux appé- 
tits. On prie sans rêves. On prie comme l'on pleure. 

On ne pense pas à Dieu Jupiter, parce qu'il a une 
figure comme la nôtre. On n'implore pas la toute- 
nature, Dieu-tout. Le panthéisme est la foi des éta- 
lons, des adolescents et des affranchis. Les âmes, 
réellement libres et couvertes de cendres, aiment 
Dieu au-dessus de tout, le témoin immatériel et ami. 
Jéhovah ! Jéhovah ! 

Mais on a souffert. En méditant sur Dieu, qui est 
au-dessus de tout ce qui existe, on s'attendrit, on 
veut se donner, on veut être bon. Le Nazaréen sou- 
rit. On l'amène vers le Seigneur et le Seigneur en lui 
se reconnaît. Le cœur de Jésus flamboie. On a pleuré 



156 LETTRES A ALEXIS 

et on a pensé. On veut aimer n'importe comment. 
La voix s'adoucit. On veut prodiguer biens et ca- 
resses, soigner des maux, souffrir hors de la person- 
nalité. 

A ve Maria ! 

Mais pourtant Dieu est mien, la pitié est mienne 
Au-dessus du Seigneur il y a silence et loi. La raison 
mène Dieu. Malgré tout, le destin est roi. 

Dieu apaise la solitude, mais il ne saurait corriger 
la démence. Contre la folle chevauchée, ni la pitié ni 
la bonté ne peuvent rien. 

La beauté est la plus grande. Sans son concours. 
Dieu est cruel. Sans la beauté, la solitude réapparaît, 
Quand tu auras senti le Seigneur des Juifs et le cœur 
de Jésus, tu lèveras au ciel un front blanc et tu sou- 
riras à la sagesse. 

La Némésis, inexorable et aimante, loi et raison 
d'être, règne sur ce qui vit et sur ce qu'on imagine. 
C'est la divinité au-dessus des divinités. C'est le des- 
tin amical. On se soumet à lui sans demander ni des 
récompenses ni de l'amitié. On se soumet pour aimer les 
voûtes célestes, le soleil, la mort, la vie. On se soumet 
à sa loi pour ne pas subir plus longtemps les terribles 
émotions que font naître l'amour et l'angoisse de 
vivre. 



DE LA DESTINEE 157 

La loi de la beauté est au-dessus de tout. Elle est 
l'esprit de la destinée. 

Alexis ! je ne prie plus. Je médite et je souris. 
Qu'importe ce que la nuit amènera ? Qu'importe ce 
que le jour apportera ? 

Je ne sollicite rien. Je contemple sans remuer les 
lèvres. Les démences ne me gênent pas. Elles sont si 
peu de chose dans ma paix. 

Alexis ! Alexis ! c'est l'autre destinée. C'est Dieu de 
demain, Dieu de l'esprit, — la beauté ! C'est le par- 
fum de la vie, son ordonnance et son sourire immor- 
tel. 



Paris, Tombe-Issoire, Juillet 1903. 



DE LA PASSIVITE 



XI 



DE LA PASSIVITÉ 



Alexis ! Il faut que je te gronde. Tu t'agites comme 
un enfant et tu annonces la haute vertu de l'action. 
La folie t'entraîne, doux philosophe. Tu crois que le 
plus grand bien est de créer. Tu fulmines contre les... 
impuissants, contre les... égoïstes... Chère âme! 

Certes la création est dans la nature même de la 
substance. Les foules peinent pour conquérir des 
biens. Elles transforment la matière et fondent des 
mondes. Cependant nos montagnes, la plupart de nos 
terres sont constituées par des cadavres. Les num- 
mulites vivants détruisaient. Les nummulites morts 
ont contribué à former notre terre. 

Des penseurs aussi se tourmentent, discutent leurs 
vérités, celles des autres. Ils cherchent des prosé- 

11 



162 LETTRES A ALEXIS 

lytes ; ils argumentent avec plus ou moins de probité 
pour prouver Tunique vérité : la leur. 

Il y a des réflexions et des idées qui appartiennent 
à l'éloquence. On ne se contente pas de savoir, on 
lient à instruire. On invente pour imposer des inven- 
tions. On médite pour expliquer des méditations. On 
se considère comme incomplet lorsque la pensée 
qu'on croit avoir trouvée n'entre pas dans le domaine 
public. Selon le penseur livré à l'éloquence, le con- 
tact de la multitude donne à l'œuvre une sanction et 
la rend accomplie. 

Il existe pourtant des pensées intimes qu'on ne 
livre pas aux passants. Elles viennent inattendues. 
Elles s'en vont sans but, comme des vagues. On les 
écoute venir ; on ne les regrette pas quand elles 
s'envolent. 

Beaux rêves ! Tendres amies î Pensées intimes ! 

Elles sont comme des frémissements de l'âme 
profonde, comme des soupirs de la sagesse qu'on 
ignore. 

La création est de la souffrance. On cherche parce 
qu'on ignore. Le plus grand philosophe sait par 
rapport à son intelligence moins que le plus grand 
rustre. Pindare souffrait plus que toutes les armées 
grecques réunies. 



DE LA PASSIVITE 163 

Créer, ami, c'est dégager un mal intime, le rendre 
''vident. C'est de la tendresse, de l'amour ; le plus 
souvent, c'est de la douleur. 

Les créateurs évitent les hommes. Leurs fronts 
sont creusés de sillons profonds. Leurs yeux sont 
sombres. 

Il est difficile d'engendrer une œuvre. On souiïre 
pendant sa gestation. On gémit en l'enfantant. Sa 
croissance donne des inquiétudes. On est anxieux 
pour sa durée. 

Les effrois rendent le créateur suspect à la vie. On 
le croit, selon le cas, orgueilleux, fourbe, capable de 
tous les méfaits. 

La foule a son instinct. Elle sait que l'être qui crée 
a plus d'ombres qu'elle, et aussi plus d'imperfections. 
Inconsciente mais juste à sa façon, elle le maudit 
pendant les longues heures de gestation, pour le cou- 
vrir de louanges quand l'œuvre est terminée et 
utile. 

Est-ce de la perfection que de se méfier de soi- 
même, d'être maudit par les uns, injurié par d'autres ? 
J'ai eu aussi mon temps de gestation ! Je rêvais, 
je pensais, je créais. J'avais, souvent, l'air de Caïn. 
Les bonnes femmes effarées s'écartaient de moi en 
murmurant : « Il marque mal. » J'avais des mépris 



164 LETTRES A ALEXIS 

soudains, des colères inexplicables. Peu à peu, on m'a 
vêtu de tous les crimes et d'un bon nombre de vices. 
Ne fus-je pas, en effet, suspect à la table des Justes? 
On disait que j'avais poussé au suicide de braves 
gens en détruisant leur foi. Des filles, au regard clair 
et à la bouche égayée par le sourire, avaient peur de 
moi. Des ménagères croyaient que j'arrachais leurs 
époux aux devoirs familiaux. 

Les hommes livrés aux combats sociaux me consi- 
déraient comme capable de toute trahison. Ceux qui 
étaient chargés de sauvegarder Tordre craignaient 
que je ne dérangeasse l'harmonie. 

J'étais une menace pour tous ceux qui avaient un 
patrimoine à conserver : propriété, foyer, amour, 
pensée, religion. 

Or, j'étais très solitaire, très pauvre et très timide. 
Mon âme était pleine de doute et d'humilité. Je cher- 
chais le sens de la vie profonde. Je voulais créer, 
ô sort misérable ! 

Cependant, un jour, je rencontrai un ami au cœur 
merveilleux. Qui était-ce? Que cela est lointain ! 

— Mon héros est plutôt une conception qu'une 
réalité et je ne suis arrivé à l'imaginer qu'en oubliant 
tous les autres. 



DE LA PASSIVITE 165 

Mon héros, en effet, n'est ni volontaire ni même 
agité comme les êtres que nous qualifions d'hé- 
roïques ; il est calme, placide et passif. Son héroïsme 
consiste en ce qu'il a vécu et qu'il est mort. 

Mon héros, c'est... As-tu entendu, dans la nuit, 
gémir la vieille forêt endormie ? As-tu senti ses fris- 
sons, son mystère purement météorologique, ses 
ténèbres d'ordre naturel et fatal? 

Mon héros est comme cette vieille forêt endormie 
et si réelle par sa sensibilité à toute brise, à tout éclat 
d'étoiles, à toute mélancolie de notre être. 

Mon héros est aussi comme un vase d'eau noire, 
dont la nappe réfléchit si fidèlement le soleil qu'elle 
vous aveugle... 

— Ma tâche devient difficile. 

Je ne saurais jamais dépeindre mon héros et cepen- 
dant il existe. La forêt, le vase, ces transpositions et 
ces artifices que j'emploie pour l'expliquer prouvent 
sa réalité. 

Mon héros, c'est... Il n'est pas le blessé d'autrefois. 
Le sang ne coule pas de ses plaies, car il n'a pas de 
plaies et le sang lui manque. 

Son regard n'est ni fixe ni hagard comme celui des 
fanatiques d'une foi ou d'un dogme, car il n'a ni foi 
ni dogme. 



166 LETTRES A ALEXIS 

Il ne ressemble pas à Prométhée; il eût préféré- 
éteindre iétincelle que d'être enchaîné pour elle ; 
l'éteindrait-il seulement ? — Il passerait sans l'aper- 
cevoir, s'il y avait du danger à regarder le feu. 

Il n'est pas non plus le héros de l'amour. Nulle 
émotion trop forte ne l'atteint, et tout ébranlement 
nerveux, si puissant qu'il soit, se traduit chez lui en 
sourires discrets. 

Mon héros ne soulève pas les foules ; il n'a rien de 
Périclès ni de Napoléon. 

Il craint le bruit, l'éloquence le fatigue, le sabre 
lui fait peur. Mon héros manque de courage, diraient 
les gens trop pressés de conclure, et ils se trompe- 
raient. Le courage n'existe pas pour mon héros, qui 
ignore l'enthousiasme du sacrifice. Il s'avance lente- 
ment dans son sentier ; quand il pressent un danger, 
il recule ; mais il recule rarement, car il est prudent 
et choisit les chemins surs. 

Si, malgré toutes ces précautions, quelque chose 
menace sa vie, il sourit et continue sa route en disant : 
« Redoublons de prudence. » 

Je m'aperçois qu'en vain je m'évertue à préciser 
ce qu'était mon héros ; je puis à peine dire ce qu'il 
n'était pas. 

Je l'ai rencontré souvent. Une fois je l'ai vu à 



DE LA PASSIVITE 167 

l'église, lors de son mariage avec une fille candide ; 
c'était une femme de son monde, et le cérémonial eut 
lieu suivant toutes les règles. 

Une autre fois je l'ai rencontré avec des filles 
criardes et des jeunes gens tapageurs. Comme les 
autres il avait une femme ; il buvait et souriait. 

Je l'ai vu aussi drapé dans un habit irréprochable, 
à une fête officielle. Il était avenant et correct. Per- 
sonne n'eût dit que ce fût mon héros ; à peine l'ai-je 
deviné à son regard qui glissait d'une chose à l'autre 
et à son masque imperturbable. 

Je l'ai aperçu une fois chez lui, dans son cabinet 
de travail. Il fumait et se balançait dans son fauteuil. 
Sur la table, il n'y avait ni bibelots ni papiers encom- 
brants. Un classeur à sa droite, un encrier en cristal, 
quelques feuilles de papier blanc, soigneusement 
découpées, faisaient tout le chargement de son bu- 
reau. 

Il fumait, ai-je dit, et se balançait dans son fauteuil. 
A un certain moment, il jeta sa cigarette et prit la 
plume pour écrire. Il écrivait des mots, tranquille- 
ment, avec une certaine négligence, sans aucune 
émotion, aucune joie, aucune hésitation. On eût dit 
qu'il recopiait, ou qu'il fixait sur le papier des choses 
qu'il avait apprises par cœur. 



168 LETTRES A ALEXIS 

Une fois aussi, on me Ta montré, étendu sur une 
table ; il portait une chemise d'une blancheur irré- 
prochable, ses vêtements ordinaires, très propres 
et bien choisis. Sa figure était un peu jaune, mais 
n'exprimait aucune émotion . Il était mort, mon 
héros ! 

Les gens de la localité me dirent qu'il s'était tué 
d'un coup de revolver au cœur. On l'avait trouvé, 
dans un bosquet, près de Goppet, au bord d'un ruis- 
seau, en pleine ombre. Quand on l'aperçut, il était 
appuyé contre un tronc d'arbre. Une quantité de ci- 
garettes, soigneusement brûlées, gisaient autour de 
lui. Sa main crispée tenait encore le revolver, mais 
le corps était déjà froid. On n'avait trouvé sur lui 
que sa carte de visite. 

Non ! je me vois obligé de m'arrêter. Je ne sais 
rien sur mon héros, — je ne pourrais rien dire sur 
lui. Il a vécu dans les circonstances ordinaires de la 
vie, il a passé trop discrètement devant les événe- 
ments. Il ne s'est prononcé ni pour ni contre. Il a 
juste affirmé ce qu'il fallait affirmer pour ne pas nier, 
et il a nié suffisamment pour que ses affirmations ne 
fussent un acte de foi. • 

Il ne s'est jamais agité ; il a accepté la vie telle 
qu'elle était, et poussé seulement par la fatalité de sa 



DE LA PASSIVITE 169 

naissance, il a traversé son sentier sans aucune réso- 
lution, sans aucun aperçu, sans aucune fin. 

Était-il intelligent ? C'est probable, mais c'est une 
simple affirmation de ma part. Si on me pressait, je 
ne saurais donner aucune preuve de son intelligence 
ou de sa niaiserie. 

Un jour, il me dit de sa voix égale et sympathique : 
« Je laisse à mes amis le soin de penser pour moi. 
Cette charge les réjouit sans me nuire. » Une autre 
fois, il me dit : « Penser ! penser ! Pourquoi nous 
émouvoir par la réflexion ? Si la réflexion doit être 
sentimentale, je préfère le sentiment ; si elle n'émeut 
pas, c'est qu'elle n'est point nécessaire. Quanta moi, 
je préfère me promener dans des chemins suffisam- 
ment calmes pour ne pas avoir besoin de m'inquiéler 
de ma route. » Et, lorsque je lui objectai que ces 
chemins étaient difficiles à trouver, pour toute ré- 
ponse il indiqua de sa main le ciel plombé d'au- 
tomne, les pommiers chargés de fruits, les moissons 
jaunies et ajouta : « Dans ce paysage on peut passer 
sans crainte, — on aboutit toujours quelque part. » 

Ce sont les seules phrases précises que je me rap- 
pelle de lui ; car les autres conversations que nous 
eûmes furent insignifiantes. Il s'intéressait à ma santé, 
à la santé de ma famille ; le temps qu'il faisait sem- 



17o LETTRES A ALEXIS 

blait le préoccuper beaucoup. Il était bienveillant 
envers moi ; il me complimentait souvent — mais 
jamais il ne dit rien d'émouvant, de précis, qui pût 
me fixer sur ses opinions et sur ses sentiments. 

Parfois même, je me demande si j'ai connu cet 
homme qui, sans doute, fut un héros: le héros de 
mon temps. Sa silhouette est si grise et si effacée, il 
a si peu agi que, sans son suicide qui m'a ému beau- 
coup, je penserais que ce ne fut qu'une vision, un 
souvenir confus de plusieurs rencontres que j'ai faites 
dans ma vie. 

Et pourtant, même sans le suicide, je ne l'aurais 
pas oublié. Oui ! j'ai tort de croire que c'est sa fin 
mélodramatique qui m'émeut. Certes, le suicide nous 
trouble toujours, mais chez lui il m'a troublé moins 
que chez les autres. Je ne savais comment ni pour- 
quoi le regretter. Je ne comprenais point la façon 
dont il fallait m'affliger. J'étais ému par la mort de 
quelqu'un, par la vue du cadavre. Mais j'étais per- 
suadé qu'un autre suicidé eût provoqué plus de re- 
grets et de réflexions. 

Ce n'est donc pas son suicide qui me hante parfois ! 
C'est, précisément, son effacement et sa candeur qui 
m'inquiètent. C'est sa résignation apparente qui me 
confond. Car j'ai toujours senti qu'il ne s'était ré- 



DE LA PASSIVITE 17i 

signé à rien, qu'il n'avait fait de concessions à per- 
sonne, fût-ce à lui-même. 

Sa passivité était divine. C'était le fruit d'une âme 
peut-être sublime, en tout cas très clairvoyante, qui 
portait en elle le calme des dieux, qui comprennent 
tout et que rien n'émeut. 

A-t-il tout compris ? — Je n'en sais rien ! Mais il 
s'est comporté comme s'il était le miroir fidèle de la 
vie avec ses joies et ses peines, ses mystères et ses 
clartés, formant une suite admirable, faite de l'équi- 
libre des contraires. 

Il ne créait pas. Il adorait. Il aimait tout parce que 
tout était beau pour lui. Le moindre effort humain 
aurait pu détruire l'harmonie. Il n'a jamais agi, de 
peur que son action n'amoindrît la vérité. Il est 
mort, comme une feuille d'automne. 



Je connus un autre poète du silence. Il avait de 
merveilleuses collections de gravures et d'ivoires. Il 
passait son temps à les admirer. Un jour je lui dis : 
« Écrivez sur Rembrandt. » — Je n'ai pas le temps, 
me répondit-il. Le sachant inoccupé, je repris :« Cepen- 
dant vous l'aimez tellement ! — C'est juste ! L'amour 
que j'ai pour son œuvre m'absorbe. Je n'ai pas le 



172 LETTRES A ALEXIS 

temps ni de l'analyser ni de le raconter. Du reste 
cela n'intéresse que moi... » 

A trente-deux ans il commença à faiblir. Son œil 
ternit. Sa peau devint blanche. Ses mouvements per- 
dirent, peu à peu, toute brusquerie. Il s'éteignit de 
consomption en souriant devant une épreuve de La- 
zare qu'on lui avait apportée la veille. 



La belle vie, c'est d'aimer. La plus haute destinée, 
c'est de causer avec Dieu des mondes. On regarde ; 
on admire ; on brûle doucement sur l'autel de la des- 
tinée comme quelque précieux encens ! Puis, on dis- 
paraît et il ne reste qu'un peu de poussière. 

Qu'elle est divine la passivité de ceux qui aiment 
la vie si profondément qu'ils ne peuvent la recréer 
sous aucune forme. 

Ce sont des séraphins de notre existence d ombre 
et de tourmente. 

Ils n'appartiennent pas à l'humanité ; ils sont au 
destin. 

Ils nous paraissent inutiles et ils le sont ! Cepen- 
dant ils sont plus grands que nous, les séraphins au 
front diaphane que la mort emporte vite pour que 
nous ne les écrasions pas. 



DE LA PASSIVITE 1 7 3 

Pour eux, toute jeunesse est belle, tout paysage est 
noble, tout homme est divin. Ils ne croient pas à 
l'éloquence. Ils vivent en eux et pour la beauté. J'ai 
dit qu'ils étaient inutiles ! Certes, ils ne combattent 
pas, ils n'annoncent pas des vérités, ils ne font pas 
une œuvre. Cependant, ils sont indispensables parce 
que ce sont nos chefs-d'œuvre, en os et en chair. Ce 
sont des joyaux de l'humanité, nos œuvres d'art fra- 
giles, très fragiles comme matière, mais impéris- 
sables comme exemple. Chacun, au moment où il 
contemple l'âme et le destin, pense à ces êtres angé- 
liques. 

Ils nous apprennent l'harmonie. Leur exemple nous 
instruit sur la nature divine. Leur passage si modeste 
dans la vie, et si court, permet aux âmes troublées 
de rêver le bien et de créer le beau. Ils ignorent leur 
rôle parmi nous. Ils meurent de langueur d'aimer. 
Leurs âmes, pourtant, enveloppent les œuvres nées 
de l'inquiétude et offrent, à la raison créatrice, une 
nourriture céleste : l'impassible pureté. 

Vénus Anady amène ! Spiritus ! Amour et raison, 
c'est en vous que nous les retrouvons si humains. 

Alexis ! Combats, explique, livre-toi à diverses 
formes de l'éloquence. Mais pense, parfois, aux séra- 
phins candides qui, stériles, discrets et timides, amé- 



]-/J LETTRES A ALEXIS 

liorentnos rêves et ennoblissent notre passion bes- 
tiale de savoir, de créer, de vivre. 

In spiritu maxima virtus est ! Ils sont l'esprit de la 
vie, la vertu et la perfection réalisée. La perfection 
est vouée à l'oubli et la vertu est très solitaire. 

Sur la cime, ami, il n'y a que de l'air pur, des soli- 
tudes, du silence et d'immortelles beautés. 

Ils vivent sur les cimes, les séraphins merveilleux. 
Contemplons-les avec ferveur avant de livrer nos 
batailles. 



Paris, Septembre 190.Î. 



ADIEUX A ALEXIS 



XII 



ADIEUX A ALEXIS 



Très cher Alexis, 

Excuse ma lettre et souffre que, malgré toutes les 
explications que tu me donneras, je garde ma réso- 
lution de te quitter. Pendant un an, nous avons causé 
de la vie intime. Nos entretiens eurent comme sujet 
nos inquiétudes d'hommes et, pardonne ce mot, de 
philosophes. Notre langage devint plus mystérieux. 
Nos phrases furent plus douces. Souvent un mot te 
suffit pour être compris par moi ; parfois une parole 
que je jetai en passant t'éclaira. 

Depuis quelque temps tout cela est changé. Tu fa- 
tigues mon esprit. Tu plaides comme un avocat ; tu 
discutes et tu réclames. Je ne veux point m'opposer 

12 



178 LETTRES A ALEXIS 

à ton bonheur, mais je crois ma présence inutile, dans 
la nouvelle phase de ton existence. 

Tu as un foyer. Tu aimes un être charmant. Vous 
avez des préoccupations et des intérêts communs. Je 
ne puis que gêner votre intimité. Ne nie pas, ami ! 
Cela est dans la règle et on ne peut l'éviter. 

Autrefois, quand tu recevais mes lettres, tu les 
lisais seul, le soir, chez toi, et tu comparais mes mé- 
ditations aux tiennes. Chacun de nous, profondément 
ému, vivait grâce à l'autre. Depuis que tu as inauguré 
ta nouvelle existence, nos pensées ne nous appar- 
tiennent plus exclusivement. Tu lis mes lettres à ta 
compagne ; vous les discutez. Je ne veux pas que ces 
paroles engagent mon jugement sur l'amie de ton 
choix. 

Mais voici le fait normal et inévitable ! Nous avons 
vécu ensemble tous les deux ; nous connaissons la 
clef de notre langage. Ton amie, si charmante qu'elle 
soit, m'ignore. Elle est obligée de me prendre au pied 
de la lettre. Elle comprend — je n'en doute pas — le 
sens de mes méditations ; mais elle ne peut saisir leur 
parfum. Elle est étrangère, entre nous deux. Depuis 
ta nouvelle intimité, je sens dans tes lettres mon 
Alexis d'hier et un autre que je ne connais pas. Non 
seulement je ne le connais pas, mais je ne dois pas 



ADIEUX A ALEXIS 179 

le connaître. Vis ton existence, je ne pourrais que te 
gêner ! 

Tu es jeune ; tu as beaucoup médité, rêvé et souf- 
fert. Tu as un foyer, une vie déterminée, une intimité 
formelle. Elle est faite de votre amour, des meubles 
qui garnissent votre appartement, des habitudes nou- 
velles que vous avez prises pour accommoder vos 
deux caractères. En ce moment, tu es porté vers les 
choses formelles. Moi, je continue mon existence so- 
litaire et je cherche toujours le sens intime de la vie. 

Te rappelles-tu tes inquiétudes d'autrefois? Tu 
avais peur de la vie précise. Tu aimais Plotin. L'au- 
tomne, avec ses nuances d'or et le parfum des feuilles 
fanées, te charmait. Tu adorais le crépuscule, 
les lignes brisées, des formes indéfinies, souples, 
fuyantes. Tu t'éloignas même de la vie. Tu voulus 
être seul, en face de ta pâle chimère. 

Alentour, tu vis des lassitudes, des frayeurs ; tu 
aimas des âmes lointaines, des esprits anxieux. Sou- 
vent, la luxure t'emporta. Le rêve, quel qu'il fût, te 
parut bienfaisant, parce que le rêve fuit et ressemble 
à l'ombre... Nous nous rencontrâmes. Je te parla 
delà précision, de la clarté, de la sonorité. Jeté mon- 
trai la beauté du ciel antique, la suavité de Vinci, la 
pureté de Machiavel. Nous causâmes de la tragique 



180 LETTRES A ALEXIS 

existence du virtuose, de ce merveilleux idéal humain 
imaginé par les Italiens du xv e siècle. 

Tu t'épris de l'âme précise, de l'âme classique. Tu 
voulus la clarté et la spiritualité. Cependant, à l'heure 
de notre séparation, ta vie est formelle. Tu rêves, de 
nouveau, la paix, la simplicité, la clarté. Mais tu 
veux ces vertueuses amies sous leur forme vulgaire. 
La simplicité pour toi c'est une tasse de lait dans les 
bois de Fontainebleau ou bien à Trianon. Tu aimes 
la mièvrerie de Millevoye et les grâces faciles de 
J.-B. Rousseau. 

Tu voudrais, comme d'autres, confondre la béati- 
tude des esprits fatigués avec la quiétude des âmes 
profondes. 

Ami ! La paix naît de l'orage ; la clarté sort des 
ténèbres; la précision est au delà des formules faciles. 
Une simple colonne du temple de Zeus cèle de graves 
conflits et d'immenses angoisses. La moindre frise de 
Phidias est née parmi des doutes, des lamentations, 
des joies. Qui saurait scruter l'âme de Racine ? 

Tu voudrais la vie simpliste, formelle. J'aime encore 
la morsure brûlante del'espritetdela solitude. Comme 
autrefois, je chercherai la simplicité parmi les orages, 
la paix dans les tempêtes. 

La stylisation est d'ordre essentiellement tragique. 



ADIEUX A ALEXIS 181 

Tu veux l'obtenir avec des espiègleries et des enfan- 
tillages. 

La sérénité vient d'uneprofonde compréhension.Tu 
veuxl'acquérirenconstruisantun enclos et des cadres 
vulgaires. Essaie-toi à cette vie. Reprends l'âme de 
la Marie-Antoinette de Trianon, morte si tragique- 
ment. Pratique la bergerie, la facile vertu sociale ; 
annonce la justice et la bonté. Cela te procurera, 
peut-être, un peu de repos. Je sais, pourtant, qu'un 
jour tu reverras la vie essentielle. 

Alexis ! Tu reviendras encore prier devant les sta- 
tues d'Egypte. Tu t'inclineras devant Démèter et 
C.oré ; tu trouveras aussi qu'Antigone est simple parce 
qu'elle souffre et parce que son âme est profonde. 

Il faut, ami, te reposer de tes propres angoisses et 
de celles de ton temps. Tu trouves ce repos si désiré 
dans une erreur. Qu'importe, pourvu que cela t'a- 
mène, un jour, vers l'autre paix ! 

Quant à moi. je ne puis que te troubler. Tu ne com- 
prendras plus ni mes paroles ni mes sentiments. Tu 
les jugeras mal ; tu verras des intentions fausses, des 
illusions inutiles. Crois-tu que je pourrai, moi, t'expli- 
quer leur vrai sens ? Non, Alexis ! non ! Nous avons 
trop vécu ensemble pour pouvoir créer, à l'heure 
actuelle, des vérités ou des erreurs formelles. 



182 LETTRES A ALEXIS 

Laisse-moi à ma solitude. Reprends la tienne. Un 
jour tu me reviendras avec quelques rides et beau- 
coup de clarté. 

Adieu, Alexis ! adieu ! Je vais méditer sur l'immor- 
talité. 



Paris, Octobre io/)3. 



FIN 
des Lettres a Alexis 



CALENDRIER 

DES 

LETTRES A ALEXIS 



JANVIER (190-2) De la Sagesse 11 

FÉVRIER (1902) De l'Amitié 21 

MARS (1902) De la Solitude 29 

AVRIL (1903) De l'Amour 91 

MAI (1903) De la Beauté 107 

JUIN (1902) Du Bien 39 

JUILLET (1903) De la Destinée 131 

AOUT (1902) De l'Orgueil 51 

SEPTEMBRE (1903) De la Passivité 159 

OCTOBRE (1903) Adieux a Alexis 175 

NOVEMBRE (1902) Du Silence intime 63 

DÉCEMBRE (1902) De la Mort 73 




TABLE DES MATIÈRES 



I. De la Sagesse H 

II. De l'Amitié 21 

III. De la Solitude 29 

IV. Du Bien 39 

V. De l'Orgueil 51 

VI. Du Silence intime 63 

VII. De la Mort 73 

VIII. De l'Amour 91 

IX. De la Beauté 107 

X. De la Destinée 131 

XI. De la Passivité 159 

XII. Adieux a Alexis 175 

Calendrier des Lettres a Alexis .... 185 



ACHEVE D IMPRIMER 
PAR 

MM. E. ARRAULT et G ie 

IMPRIMEURS, A TOURS 
LE l8 JUIN 1904 

pour M. Karl BOÈS 

ÉDITEUR 



La Bibliothèque 

Université d'Ottawa 

Échéance 



The Library 

University of Ottawa 

Date due 



tf 




±120 3 00 26 5 7 1 Tsb 



CE PQ 2260 
.GS5L4 1904 
CGC GGLBERG, 
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